Ottawa vibre elle aussi au rythme des Jeux d'hiver de Sotchi. Hier matin, une foule s'est rassemblée au parc de la Confédération pour assister à la cérémonie d'ouverture sur écran géant.

Olympiens, de Munich à Sotchi

C'est plus fort que moi, les histoires père-fils me touchent droit au coeur. Au cinéma, je verse une larme. Dans la vie, je me retiens. Comme hier, tiens, je me suis retenu.
Hier matin donc, au parc de la Confédération à Ottawa. On y présentait, en direct et sur écran géant, la cérémonie d'ouverture des Jeux de Sotchi. Mais juste avant, sur une grande tribune, d'ex-Olympiens sont venus raconter leur expérience.
Et il y avait ce monsieur aux cheveux blonds, la mi-soixantaine. Ole Sorensen a participé comme lutteur aux Jeux olympiques de Munich en 1972. Hier, il disait toute sa fierté de voir son fils suivre ses traces. Cody Sorensen, un grand gaillard de 220livres, fort comme un tracteur, fait partie de l'équipe canadienne de bobsleigh à Sotchi.
Je ne connaissais pas Ole Sorensen et quand il a eu fini de parler, je me suis tourné vers mon voisin: «Il a bien dit qu'il était aux JO de Munich?»
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Parce qu'on parle beaucoup de la menace terroriste à Sotchi. À Munich, en 1972, la menace s'est concrétisée. Une nuit, un commando palestinien s'est introduit dans le village olympique pour prendre en otage des athlètes israéliens. Le tout s'est terminé dans un bain de sang avec la mort de plusieurs terroristes et athlètes. Steven Spielberg a fait un film là-dessus.
Or cette tragédie a marqué à jamais Ole Sorensen. Il s'était envolé pour Munich afin de réaliser un rêve, celui de représenter son pays aux Olympiques. Il est revenu avec des images qui continuent de le hanter plus de quatre décennies plus tard.
«C'était d'une tristesse, relate-t-il. En fait, 42 ans plus tard, ça continue d'être une source de très, très grande émotion. Je suis resté en contact avec plusieurs membres de l'équipe canadienne de l'époque. Encore aujourd'hui, ce sont mes amis les plus proches. Chaque année, on fait du ski ensemble. Nous, les vieux Olympiens de Munich...»
Ole Sorensen a pris une pause, et sa voix s'est brisée un peu alors qu'il poursuivait: «C'est étrange, mais plus on vieillit, plus on devient sensible à tout ce qui s'est passé alors... C'est sans doute parce que nous avons tous des enfants maintenant... Et que l'idée de perdre un enfant aux Jeux olympiques, c'est tout simplement inconcevable.»
Son fils, Cody, était un coureur de haies avant de se convertir au bobsleigh. Il est le quatrième coureur de l'équipe canadienne. Un sprinteur, puissant comme un boeuf, qui s'entraîne une bonne partie de l'année à Calgary, avant d'aller écumer le circuit européen. Mais tous les ans, il revient passer 4 mois avec ses parents à Ottawa. «J'ai tellement de respect pour lui. Je sais quel genre de travail il faut abattre pour devenir un athlète de calibre national et international comme lui», dit-il avec beaucoup de fierté.
Ole Sorensen s'envolera au cours des prochains jours pour la Russie afin d'assister aux compétitions de son fils. Il refuse de s'en faire outre mesure avec les menaces d'attentat. «Je prends au sérieux toutes les consignes de sécurité parce que je sais d'après mon expérience de Munich que lorsque ça va mal, ça peut aller très mal. En même temps, j'ai pris le parti de ne pas trop m'en faire et de profiter de la joie, de l'excitation et du privilège d'être de ces Jeux olympiques.»
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Le jour de l'attentat de Munich, Ole Sorensen devait prendre part à sa première journée de compétition. Parmi les athlètes assassinés lors de la prise d'otage, il y avait deux lutteurs israéliens. «Bien sûr qu'on les connaissait bien, dit-il. On compétitionnait sur le même circuit en Europe, on faisait tous partie du même groupe d'athlètes. Après l'attentat, plusieurs d'entre nous n'avaient plus le goût de se battre et voulaient simplement revenir à la maison. Mais on nous a convaincus que ce n'était pas la bonne attitude. Qu'on ne pouvait laisser les terroristes nous dominer ainsi. Alors la bonne chose, c'est qu'on est resté, et qu'on a lutté... Pas très bien, mais on a lutté.»
À la fin de l'entrevue, je lui ai souhaité la meilleure des chances. «N'oublie pas de regarder Cody, a-t-il insisté. Maintenant que tu le connais!»
Sûr, M. Sorensen. Je n'y manquerai pas.