«Notre» Commissaire...

Si jamais il a existé dans ce pays un titre mal choisi, c'est bien celui de commissaire aux langues officielles. En effet, dans son plus récent rapport, rendu public jeudi, Graham Fraser vient de démontrer une fois de plus qu'en dépit de tous les enrobages terminologiques, sa fonction réelle est celle d'un commissaire à la protection et à la promotion de la langue française au Canada. Et que, peu importe le nom dont on l'affuble, il mène pour le moment un combat perdant.
On doit cependant lui attribuer le mérite de le mener avec persévérance, ce combat, même s'il faut parfois lire entre les lignes pour saisir la portée réelle de son message.
Ainsi, quand il évoque « la lente fragilisation de l'utilisation des deux langues officielles en milieu de travail et l'offre de services en français et en anglais » au sein de l'appareil fédéral, on devra comprendre qu'une seule des deux langues officielles - le français - est « fragilisée »...
D'un bout à l'autre de son rapport d'une centaine de pages, le commissaire aux langues officielles fait des entortillements langagiers pour donner l'apparence d'une dynamique linguistique où tant l'anglais que le français requièrent ses bons soins.
En dépit de l'évidence qu'à toutes fins utiles, seuls les francophones se butent massivement à un mur quand ils veulent travailler dans leur langue, M. Fraser écrira avec tact : « Trop d'employés de la fonction publique fédérale ne peuvent exercer intégralement leur droit de travailler en français ou en anglais dans les régions désignées bilingues aux fins de la langue de travail. »
Les mêmes finesses de langage apparaissent dans son chapitre sur les aéroports. L'an dernier, le commissaire a envoyé des « observateurs » à travers le pays pour vérifier sur place la situation des deux langues officielles. Il en conclut que les administrations aéroportuaires « omettent trop souvent de faire l'offre active des services dans les deux langues officielles ». Mais en regardant de plus près, on constate que les seuls aéroports visés sont situés hors Québec et que seule l'offre en français est déficiente.
Le Commissariat aux langues officielles envoie aussi ses « espions » dans différents ministères et agences depuis 2006 pour vérifier leur comportement linguistique face au public. Au chapitre de l'« offre active en personne », seule la Commission de la capitale nationale a obtenu la note de passage, sans plus. Pour le reste, c'est l'échec général. Et bien que ce ne soit pas indiqué dans le rapport, ce sont sans doute les « bonjour » qui manquaient à l'appel, pas les « hello »...
Notant qu'il existe toujours des « lacunes embarrassantes », M. Fraser évoque avec raison « l'importance du leadership ». Dans ce qui constitue sans doute une taloche à M. Harper et à certains de ses ministres, il rappelle une vieille vérité : en matière de droits linguistiques comme un peu en tout, ça va comme c'est mené ! « Si les dirigeants ne prennent pas cette question au sérieux, l'utilisation des deux langues officielles décline », écrit-il. Encore là, décodons : seule l'utilisation du français décline !
Le rapport du commissaire demeure un document percutant, et derrière les fioritures se profilent de nombreux commentaires et observations qui portent à réflexion. Les textes de M. Fraser sortent toujours, à cet égard, des sentiers battus de la bureaucratie fédérale. Le commissaire se laisse toutefois emporter par son enthousiasme pour la cause du bilinguisme quand il voit « des signes évidents des progrès des deux langues officielles au Canada », y compris « une expansion des communautés francophones en situation minoritaire dans l'ensemble du Canada ».
Graham Fraser note lui-même à la fin de son texte le déclin actuel du bilinguisme chez les anglophones, et une lecture des recensements du dernier demi-siècle démontre avec acuité les ravages de l'assimilation dans toutes les collectivités francophones hors-Québec.
Encore là, seul le français écope...