Le chef de l'Orchestre symphonique d'Ottawa, David Currie.

Musiques de mutation

Que ce soit le passage du miroir à la Cocteau ou celui du Styx d'après la mythologie grecque, le parcours qu'emprunte la transmutation vers la mort n'a jamais laissé les vivants indifférents. Ni le langage au delà du langage, seule rivale du temps: la musique.
L'Orchestre symphonique d'Ottawa en a bâti un programme imagé, divers. Si la Totentanz n'est à premier abord qu'un exercice virtuose à partir du Dies Irae, l'abbé Liszt y trouve un malin plaisir à déconstruire «la colère de Dieu». Une façon d'en échapper, qui sait?
Le poème symphonique Mort et Transfiguration joue, lui, sur une agonie imaginaire et ses altercations avec la mémoire d'une vie.
Richard Strauss n'a que 24 ans lorsqu'il le compose mais dira au crépuscule de sa vie que tout cela ressemblait bien à ce qu'il avait composé 60 ans auparavant.
Styx du Géorgien Giya Kancheli est un requiem qui n'en a pas le nom, ni la forme. Composé en 1999 après la mort du grand compositeur russe Arthur Schnittke et dédicacé à l'immense altiste russe Yuri Bashmet, c'est une oeuvre-chorale-méandre avec en fil rouge, un solo continu de l'alto, accompagnée d'un orchestre dont la partition minime et anodine est, au mieux, en phase avec le chant. Yuri Bashmet a dit que «l'alto sert d'intermédiaire entre choeur et orchestre». Ne serait-ce pas plutôt l'orchestre qui plane entre orchestre et alto?
La Totentanz a permis à David Jalbert à articuler avec netteté cet exercice qui permettait à Franz Liszt d'insuffler la vie virtuose dans cette danse de la mort (du Mort?).
Par ailleurs, l'alto de Paul Casey a été au coeur du Styx. Certes, il ne peut pas entrer en concurrence avec le son moiré, sombre, large comme la Volga, du dédicataire, mais tout en étant un alto plus frais il a parcouru ce passage entre deux mondes avec une belle concentration musicale.
Mais, une fois de plus, David Currie a démontré sa connaissance intime du répertoire allemand romantique par une interprétation de grande classe de Mort et Transfiguration.
Puissance sonore centrée et clarté du tissu instrumental permettant à la partition de s'épanouir en une construction qui, sous sa direction est toujours remarquablement menée.
J'ai entendu cette oeuvre avec les plus grands, de Karajan et Böhm à Haitink et Jansons. David Currie sait ce qu'il fait et obtient une interprétation de qualité qui ne doit pas rougir face aux «grands».
Quel beau cadeau pour les 50 ans du Conseil des arts de l'Ontario et surtout les 125 ans de la Faculté des Arts de l'Université d'Ottawa, tous deux associés à ce concert.