Métro, «boulot de bourreau»...

Derrière Le liseur du 6h27 se cache Guylain Vignolles.
Chaque matin, ce célibataire dans la trentaine s'installe sur «son» strapontin de RER (train de banlieue) pour faire la lecture aux autres passagers des quelques pages qu'il a «sauvées» du pilon la veille. Car, à son grand malheur, cet amoureux de littérature travaille dans une entreprise où sont concrètement et quotidiennement broyés les nombreux romans (aussi bien les prix Goncourt que les plus confidentiels), essais, guides de jardinage ou autres titres demeurés invendus en librairies. Autant de mots et de personnages rescapés de l'oubli, grâce à lui, et qui prennent vie... dans une trame sans suite logique mais riche en rebondissements des plus inusités.
Autour de Guylain gravitent Yvon, le gardien de l'usine prenant plaisir à l'accueillir par des alexandrins; leur ancien collègue Giuseppe, dont la vorace machine à pilonner a avalé les jambes; les Delacôte sisters, qui ont l'habitude de prendre le transport en commun les lundis et jeudis juste pour l'écouter prêter sa voix aux histoires des autres. Et la mystérieuse Julie, dont Guylain trouve le journal par hasard, gravé sur une clé USB oubliée sous son siège de train. Une Julie qui, rapidement, l'envoûte au point d'occuper toutes ses pensées.
Il y a un petit quelque chose d'Amélie Poulain, dans la galerie de personnages extraordinaires que Jean-Paul Didierlaurent met en scène. Dans le quotidien banal de cette Julie, «dame-pipi» récurant les toilettes publiques d'un centre commercial non loin de Paris, a la curieuse manie d'en compter les tuiles à chaque équinoxe du printemps, aime à s'épancher sur son ordinateur en évoquant ceux et celles qui figurent dans son quotidien, et rêve de rencontrer quelqu'un...
Dans la sympathique quête de Guylain pour retrouver Julie, on retrouve également un soupçon du Plus petit baiser jamais recensé de Mathias Malzieu. À défaut d'un perroquet porteur de messages, le «pilonneur» de livres pourra néanmoins compter sur l'aide du vieux Giuseppe pour décrypter les écrits de cette attachante inconnue afin d'y déceler les indices nécessaires pour la localiser. C'est sans oublier que, faute de chocolats à embrasser, ce sont ici des chouquettes (ces petits choux saupoudrés de cristaux de sucre) qui se dégustent avec bonheur... dans la cabine no 4 des toilettes publiques surveillées par Julie.
S'il s'avère un tantinet prévisible, Le liseur du 6h27 se révèle  néanmoins un savoureux hymne aux petits bonheurs, aux gens simples et à la littérature. Avec pour résultat que Jean-Paul Didierlaurent donne autant envie de mordre dans une pâtisserie que de sauver son roman (et quelques autres) du pilon.
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Le liseur du 6h27, Jean-Paul Didierlaurent, Édito, 192 pages.
*** 1/2