Shuying Li et James Westman sont à l'affiche de Madama Butterfly.

Mensonges, mariage et moralité

Au-delà de l'étonnante et persistante surdité culturelle des États-uniens, déjà repérée par Puccini et ses librettistes, Madama Butterfly pose une question difficile à résoudre, même aux plus chevronnés des metteurs en scène: que faire de ce Pinkerton, marin en permission, pionnier du tourisme sexuel, pédophile camouflé sous des envols poétiques, mâle poltron?
L'écrivain John Luther d'abord, le dramaturge David Belasco ensuite, puis les librettistes Giacosa et Illica n'ont pas raté leur coup. On sait qu'aujourd'hui ce marin, tout officier qu'il est, se trouverait en prison. Cio-Cio San a 15 ans, ne l'oublions pas... Et dès la première scène, Pinkerton est clair: entre eux, il s'agit d'un mariage de passage. Le vrai mariage, ce sera avec une Américaine bien sûr. Entre-temps, que la phallocratie règne...
François Racine, le metteur en scène de cette production de Madama Butterfly, le laisse intelligemment voguer à sa vraie nature, couarde et feinte, jusqu'à l'ultime scène, lorsqu'il fige un Pinkerton de mauvaise conscience, perclus de remords, face au cadavre de la jeune femme suicidée, image ultime de la méconnaissance de l'Autre.
Cette production d'Opera Lyra, tout à fait estimable, s'inscrit dans le décor unique et traditionnel que John Conklin a conçu pour le Boston Lyric Opera. Il faut dire que le premier acte suit son train-train rituel avec comme seule note discordante cette scène d'introduction où la suivante Suzuki semble faire de l'oeil avec insistance à Pinkerton... Cela dit, les deux actes suivants proposent une mise en scène claire et presque toujours subtile, en dialogue avec la musique et avec quelques idées intéressantes, tel l'emploi du trio Yamadori, Goro et Sharpless en réunion de mâles qui allaient s'occuper de l'avenir de la geisha déshonorée. Ou encore de l'emploi actif des rôles secondaires de Suzuki et de Sharpless, témoins privilégiés de la tragédie.
Oui, François Racine y a fait un travail soigné. L'Orchestre du Centre national des arts également, sous la direction d'un Tyrone Paterson plus vivace que d'habitude et qui, clairement, se sent à l'aise dans cette oeuvre. Après un premier acte où l'orchestre semblait n'être qu'un accompagnement pour les voix, Paterson a réussi à élever l'expression sonore pour pousser les voix au coeur de la musique puccinienne dans les deux actes suivants, musicalement plus intéressants.
Parmi celles-ci, la vedette était par définition, mais sans conteste, la Cio-Cio San de la Chinoise Shuying Li. Tout en restant à l'intérieur d'un jeu assez conventionnel, elle a réussi à représenter la tragédie interne et à la traduire vocalement. Elle laisse loin derrière elle le Pinkerton d'Antoine Bélanger qui, malgré une ligne vocale nette, reste à l'intérieur d'une voix linéaire, blanche et étroite. Armine Kassabian est Suzuki, la suivante, indiscrète comme une concierge parisienne, tandis que James Westman en Sharpless, consul bien ennuyé par le déroulement de l'affaire, et Joseph Hu en Goro, marieur louche, tirent vocalement leur épingle du jeu avec honneur.
Du bonze, un peu ridicule, à Kate Pinkerton, rôle sans consistance; et de Yamadori, prince éconduit, au Commissaire impérial, les autres rôles sont vraiment secondaires et chantés comme tels. Le choeur, toujours préparé avec une haute sensibilité par Laurence Ewashko, a été magnifique dans le fameux intermède, chanté hors scène, comme un rêve qui s'éloigne... Stephen Roche, le concepteur d'éclairages, les a choisis plus vifs que de normale, concluant sur le rouge sang d'une gamine sacrifiée...
Une histoire dure sur une musique délicieuse. Une production tout à fait comme il faut.
POUR Y ALLER :
OÙ ? Centre national des arts
QUAND ? Les 23 et 26 avril
RENSEIGNEMENTS ? Billetterie du CNA 613-947-7000 (poste 280) ; www.ticketmaster.ca