Martine Batanian se livre le ventre à vif

Clinique. Comme dans clinique de fertilité où Soline désire tant faire rimer féminité et maternité.
Avant de prendre la cruelle décision d'arrêter les traitements après cinq ans d'essais. Avant de tracer la ligne entre vouloir et pouvoir mener une grossesse à terme. Et de devoir se redéfinir en tant que femme. Par et pour elle-même. Au sein de son couple. Et parmi les siens, tant sa famille d'origine arménienne que le peuple dont elle ne pourra prolonger les racines.
Premier roman de l'Ottavienne d'adoption Martine Batanian (dont le recueil de nouvelles Embâcles explorait déjà la quête identitaire, la transmission et le déracinement), Clinique a des accents trop sentis pour ne pas être autobiographiques.
« J'ai écrit le livre que j'aurais aimé lire pendant ma propre quête de maternité », confirme l'auteure de 37 ans, attablée dans un café de la capitale.
Martine Batanian a beaucoup lu, « mais plus souvent des témoignages écrits avec plusieurs années de recul ou des histoires de femmes qui adoptaient avant de tomber finalement enceintes ». Seuls quelques blogues s'inscrivent « dans la douleur » dont elle témoigne.
Vouloir, mais à quel prix?
« Il est difficile de dire sa peine dans un monde où la pensée positive fait loi. Que peut-on répondre à quelqu'un qui dit qu'on ne devait pas vraiment vouloir un bébé si on a arrêté les traitements de fertilité après un certain nombre de tentatives infructueuses ? Le jugement des gens peut être terrible ! Soline serait-elle tombée enceinte si elle s'était rendue à un 20e traitement ? Peut-être, mais à quel prix ? Et je ne parle pas ici du seul aspect financier de la chose... »
Elle a rencontré d'autres femmes dans des groupes de soutien dont elle a fait partie. Entendu toutes sortes de pensées magiques et d'idées préconçues galvaudées sur le sujet.
Après avoir espéré si fort devenir mère, Martine Batanian a choisi de livrer une partie d'elle. L'âme, le coeur et le ventre à vif.
« La protection, je l'ai mise dans le contexte, dans le décor du roman. Contrairement à Soline, je n'ai pas de soeur, je n'enseigne pas, mon mari ne s'appelle pas Mirhan, même si c'est un prénom que j'aime beaucoup. Mais je ne me suis pas protégée dans les émotions que vis Soline. La colère, la peine, les remises en question, je connais... »
À l'instar de son écriture, le regard de Martine Batanian ne fuit pas. Empreints d'autant de lucidité que de douceur et de tristesse, les deux portent le deuil de ne pouvoir enfanter. Car si écrire donne indéniablement « un sens » à sa vie, cela n'a rien à voir avec l'acte d'accoucher.
« Un livre ne sautera jamais sur mes genoux pour me donner un bisou », soutient la trentenaire.
D'ailleurs, elle confie avoir eu mal, à la sortie de ce deuxième titre. « J'étais presque fâchée qu'il existe, parce que j'aurais tant souhaité ne pas avoir à l'écrire ! »
Si le roman ne lui a pas apporté « la sérénité zen totale », dit-elle dans un sourire mi-figue, mi-raisin, il lui a toutefois apporté un peu de réconfort.
« Le livre fait du bien à d'autres femmes. Elles m'écrivent qu'il leur est thérapeutique. Moi, il m'oblige à réaliser que je n'aurai pas d'enfant... Il me fait bâtir autour de cet espace vide dans ma vie, auquel j'apprends tous les jours à ne pas donner trop de place. »
Dans les yeux des autres
Dans Clinique, Martine Batanian prête donc ses mots et ses émotions, sans fard ni concession, à Soline. À son conjoint Mirhan et à sa soeur Nadine, dont les lettres rendent bien compte du « malaise qui s'installe quand même les bons mots des gens qui nous aiment font mal ».
L'écrivaine se glisse également dans les yeux de deux observateurs externes : l'échographiste de Soline ; et le bibliothécaire, qui suit les hauts et les bas de sa quête par les livres qu'elle emprunte, et qui rêve de lui dire qu'il la trouve belle.
« Leur donner la parole me permettait d'ouvrir une autre perspective sur Soline, de porter sur elle un regard plus tendre. Car souvent, dans de telles situations, il n'est de pire juge que nous-mêmes... »
L'auteure ancre aussi son histoire dans la capitale fédérale et sa réalité, mentionnant notamment le concours « Win a baby » lancé par une station de radio anglophone de la région, en 2011.
« Ce genre de concours perpétue le mythe voulant qu'on entre dans une clinique de fertilité avec l'assurance d'en ressortir avec un bébé dans les bras, ce qui est loin d'être le cas », déplore-t-elle.
Du même souffle, elle regrette de ne pas avoir plus parlé des médecins qui, en Ontario, travaillent dans des entreprises privées et « n'aident pas toujours à déterminer objectivement quand on doit se résoudre à cesser les traitements, puisqu'il y a de l'argent en jeu ».
Pourtant, chaque femme qui finit par « tracer la ligne » arrive à la difficile étape où elle doit se redéfinir, donner un nouveau sens à sa vie et à sa notion du bonheur.
« Je ne serai pas mère, mais je n'ai pas à devenir une héroïne pour autant. La pression de réaliser quelque chose de grand parce qu'on n'a pas d'enfant est toutefois si forte ! C'est pour ça que j'aime tant Soline : elle arrive malgré tout à voir la vie en nuances. »
Et à patiner aux côtés de l'homme qu'elle aime, malgré sa conscience que la glace peut parfois être bien mince sous leurs la(r)mes.