Marois, la «banquière»

Depuis le déclenchement de la campagne électorale, Pauline Marois s'est comportée à la fois comme la banquière et la candidate fortunée du jeu télévisé du même nom à TVA. Elle connaît le contenu des valises et semble se diriger vers le gros lot, le 7 avril prochain. Or, elle met toutes les chances du côté du « Banquier » avec l'annonce de la candidature de Pierre-Karl Péladeau (PKP), l'ex-grand patron et l'actionnaire de contrôle de l'empire médiatique Québecor.
C'est une grosse prise. Elle donne le ton à ce début de campagne et confère à Pauline Marois, et au Parti québécois, une nette longueur d'avance sur ses adversaires, en particulier le chef libéral Philippe Couillard. La présence de M. Péladeau au côté de Pauline Marois apporte à cette dernière un gain de crédibilité non négligeable en matière économique, une approche plus concrète des affaires de l'État et une visibilité inespérée d'un océan à l'autre.
La controverse et l'adversité ne sont pas étrangères à M. Péladeau. Il ne cherche pas tant l'unanimité que les résultats. Son arrivée au PQ n'est donc pas neutre. C'est un risque calculé que Pauline Marois est prête à assumer.
L'arrivée de PKP au Parti québécois pourrait profiter à Québec solidaire grâce au transfert d'appuis de la gauche déçue de voir arriver au PQ un dirigeant d'entreprise qui, selon Françoise David, incarne « la quintessence de l'intransigeance capitaliste ». Elle dit espérer que « le mouvement syndical délaissera son attitude de neutralité bienveillante à l'égard du PQ [...], qui vient de recruter le champion des lock-out ». Par contre, le PQ pourrait bien récupérer de nombreux électeurs qui sont allés « parquer » leur vote à la Coalition Avenir Québec (CAQ) de François Legault lors de la dernière élection.
En rassemblant autour d'elle une équipe redoutable, Pauline Marois démontre qu'elle a le leadership et les atouts nécessaires pour former un gouvernement beaucoup plus fort que celui de septembre 2012. L'arrivée de PKP et la candidature de Simon Prévost, ex-président de Manufacturiers et Exportateurs du Québec, au sein de l'équipe économique du PQ lui assurent un rééquilibrage de ses forces vers le centre-droite. Le parti jouit d'une gauche déjà bien outillée bien qu'elle l'ait mal servie. Ce rééquilibrage est un « beau risque » pour Pauline Marois. Mieux vaut avoir l'embarras du choix que l'opposé. Bien sûr, le candidat PKP ne sera pas le seul à vouloir occuper le devant de la scène péquiste et se voir « calife à la place du calife ».
Car l'arrivée de cette candidature de prestige comporte une part de risque, et pleinement assumée, pour le PQ et Pauline Marois. La propension du Parti québécois à « s'auto-pelure-de-bananiser », pour reprendre l'expression de Jacques Parizeau, n'est jamais vraiment absente. Pierre-Karl Péladeau sait d'où il vient. Il doit maintenant comprendre dans quoi il s'embarque afin de découvrir où il s'en va. Le PQ n'est pas étranger aux déchirements internes, aux guerres intestines, aux révolutions de palais. Il apprendra vite qu'en politique, il faut garder ses amis près de soi, et ses ennemis, encore plus près.
Il devra également apprendre à jouer les seconds violons bien que personne ne se berce d'illusion sur le rôle prépondérant qu'il serait appelé à incarner dans un éventuel gouvernement Marois.
M. Péladeau a été très clair dans sa détermination de conserver ses actions de Québecor et de les placer dans une fiducie sans droit de regard, s'il est élu. Est-ce vraiment suffisant comme protection et comme pare-feu ? À juste titre, la Fédération professionnelle des journalistes du Québec exige des mesures beaucoup plus restrictives. Or, hier, le commissaire à l'éthique, Me Jacques Saint-Laurent, affirmait qu'une telle fiducie ne suffit pas à prévenir tous les risques de conflits d'intérêts.
Tout en étant conscient des risques de conflits que cela comporte, le fardeau de la preuve repose sur Pierre-Karl Péladeau lui-même. Un éventuel gouvernement Marois devra quant à lui démontrer que le remède éthique n'est pas pire que le mal à guérir. C'est un risque qui en vaut la peine.