Chan Nguyen a choisi le Québec à cause de la «musique du français».

Madame La Pie

Lorsqu'on rencontre Madame La Pie pour la première fois, on n'imagine pas les épreuves qu'elle a traversées.
C'est son mari, Marc Léveillé, qui m'a téléphoné. Pour me dire que le restaurant de sa conjointe venait de gagner un premier prix.
J'ai pensé, bof, on fera pas une chronique avec ça. Puis il s'est mis à me parler d'elle, de la tragique odyssée qu'elle avait à raconter.
Sa femme faisait partie de ces vagues d'immigrés vietnamiens arrivés au Canada dans les années 1980 avec les boat people.
L'histoire d'une jeune femme partie de rien qui finit, à force de courage et de détermination, à se faire une place au soleil. Là, j'ai tendu l'oreille. Que voulez-vous, l'être humain m'intéresse plus que la bouffe...
Le restaurant s'appelle La Pie, il est situé sur le boulevard Taché à Gatineau. L'extérieur est plutôt moche, mais dans ce cas-ci, les apparences sont trompeuses.
L'intérieur est propre, tout petit, avec seulement quelques tables. On y sert de bons plats vietnamiens. Mon collègue Pierre Jury lui a donné une bonne note dans sa chronique gastronomique.
La Pie, c'est le surnom de Chan Nguyen, un bout de femme de 42 ans aux yeux vifs et rieurs. Lorsque ses fourneaux lui donnent un moment de répit, Madame La Pie sort de la cuisine pour jaser avec ses clients.
Elle m'a raconté son histoire d'une seule traite, attablée dans la petite salle à manger. L'une des premières fois, avoue-t-elle, où elle le fait sans pleurer.
Après la guerre du Vietnam, ses parents ont conclu qu'il n'y avait pas d'avenir sous le régime communiste.
Son père a réuni ses maigres économies pour acheter un rafiot. Ils se sont entassés à 17 là-dessus. Ils ont pris la mer. Direction les États-Unis, qui incarnaient à leurs yeux l'espoir d'une vie meilleure.
À 15 ans, Chan n'avait jamais entendu parler du Canada et n'avait qu'une vague idée du monde. «On savait qu'il y avait de la liberté à l'extérieur. Mais même cette notion de liberté n'était pas claire pour moi», raconte-t-elle, 27 ans plus tard.
À la dérive au milieu de l'océan, ils ont survécu à une panne de moteur, à une tempête, mais pas au passage des pirates qui ont coulé leur embarcation.
Tout le monde s'est retrouvé à la mer.
Chan Nguyen se rappelle encore des «cocos noirs», les têtes de ses frères et soeurs qui émergeaient des vagues. «On s'est accroché à tout ce qui flottait. On avait peur de se faire manger par les requins...»
Ils ont erré pendant une éternité sur la mer déserte. Un pétrolier indonésien a fini par les recueillir. Ils ont abouti dans un camp de réfugiés en Thaïlande, où ils ont vécu comme dans une prison pendant trois ans, avec un bidon d'eau par jour et un espace vital d'un mètre carré.
***
C'est dire si Chan Nguyen revient de loin.
Elle a été la dernière de sa famille à sortir du camp. Quand on lui a demandé de choisir entre le Canada anglais et le Québec, elle a hésité. Ne parlant ni français ni anglais, elle a demandé au responsable de prononcer quelques mots dans chacune des langues. «La musique du français m'a plu. Et j'ai choisi le Québec.»
C'est ainsi, à cause des jolies intonations d'une langue qu'elle parle maintenant très bien, qu'elle a abouti à Gatineau en 1990.
Elle a lancé son restaurant il y a cinq ans. Avec un menu composé de recettes perfectionnées pendant ses premières années au Canada. Elle y a mis tout son coeur, à grands coups de 12 heures de travail par jour, six jours par semaine.
TripAdvisor, un site Web qui répertorie les avis des clients sur les attraits touristiques, lui a remis un premier prix tout récemment. La Pie a terminé première sur 528 restaurants de la région...
Mais Mme Nguyen me parlait plutôt d'amour mercredi. Avec sa famille éparpillée aux quatre coins du monde, elle a parfois le mal du pays.
Elle trouve le réconfort auprès des habitués de son restaurant. Elle les désigne par des surnoms rigolos: Madame Citronnelle, Monsieur Coco, Madame Vitamine, Monsieur 305...
«J'ai trouvé la liberté au Québec. Et même pour un million de dollars, je ne ferais pas le chemin inverse», conclut-elle.