Love Song: entre l'amour fou et les douleurs de l'humiliation

L'angoisse, nous la devinons toujours plus ou moins à l'oeuvre dans le processus de création; qu'elle soit compagne fidèle de l'artiste, soit. Mais l'humiliation ? Comment admettre que l'une des plus hautes réalisations de l'homme puisse s'enraciner dans l'une de ses expériences les plus douloureuses, où son être se consume, où sa conscience de toute chose se confond avec l'absolu de sa honte ?
Voici pourtant l'idée qui a inspiré à Philippe Djian Love Song, le récit infernal de Daniel, un chanteur populaire en pleins tourments existentiels. 
Philippe Djian, également réputé comme parolier et ami de Stephan Eicher, connaît bien le milieu de la musique. Il en livre ici l'une des facettes les moins reluisantes, taillée en coups bas et tromperies diverses, humiliations sans cesses renouvelées.    
Tout en rebondissements, le roman haletant aborde son sujet en plein coeur, dans un style lapidaire, efficace, comme pour l'étourdir et le voir s'enliser. 
La vie de Daniel fuit de toutes parts: huit mois plus tôt, son épouse Rachel l'a quitté pour partir vivre avec l'un de ses musiciens; sa maison de disques, en crise elle aussi, lui impose des chansons plus commerciales. Il trouve refuge chez une prostituée, se drogue à l'occasion, sonde sa (mince) résistance à l'égard de son ex mais se sent toujours tiraillé par l'impérieuse nécessité de céder au charme charnel de Rachel.
Dès les première pages, l'écriture procède par assauts, incisifs, cruels. L'épouse du chanteur revient vivre chez eux. Très vite, il apprendra qu'elle porte l'enfant de son amant, alors même que c'est l'impossibilité de concevoir un enfant qui a brisé leur couple. 
Fou d'elle, il finit par accepter son retour et déclenche un engrenage imparable. Aux côtés de Rachel, c'est le dérèglement généralisé: l'humiliation est un théâtre du quotidien sans foi ni loi.  
Philippe Djian, qui ne ménage pas les mésaventures de son héros, insiste sur l'implication première du corps (et de la sexualité) dans ce désastre programmé: «je suis capable de tomber à quatre pattes, comme un chien, aux pieds de Rachel. C'est ainsi. Je n'y peux rien. Seuls ceux qui connaissent la puissance dévastatrice de ce désir-là savent de quoi je veux parler», avoue Daniel.  
Entre les rets de cet amour fou, sans doute peut-on considérer que l'humiliation n'est pas seulement cette dégradation totale de la personnalité mais peut aussi évoluer comme le terreau insensé d'une oeuvre future.    
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Love Song, de Philippe Djian, Gallimard, 240 pages
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