L'obsession de la productivité

Sur le coup, je me suis dit: «ce gars-là est un peu fou». Mais je le dis avec un sourire admiratif. Une belle folie, faite de ce mélange d'audace et d'insouciance propre à la jeunesse. Chris Bailey a osé là où la majorité aurait reculé.
À la fin de ses études en gestion et marketing à l'Université Carleton, Chris Bailey a refusé deux jobs à temps plein pour se consacrer à des expériences sur la productivité. Des expériences parfois extrêmes dont il est à la fois le créateur... et le principal cobaye.
Le jeune homme de 24 ans est obsédé par son sujet. Alors qu'il étudiait, il s'est demandé à quoi rimait le cycle infernal de la productivité. Pourquoi des gens en viennent à travailler comme des fous avec l'impression que ça ne mène à rien... Qu'est-ce qui rend les gens plus productifs? À quel moment le sont-ils davantage?
Le gars aurait pu lire quelques bouquins et passer à autre chose. Mais non, il a décidé de consacrer une année entière de sa vie à explorer le sujet. À ses frais. Avec ses maigres économies. Et c'est exactement ce qu'il fait depuis le 1er mai 2013. Chris Bailey met à l'épreuve sa capacité de production de toutes les manières possibles et imaginables.
Il a testé les vêtements les plus productifs, la température idéale de la chambre pour avoir une nuit de sommeil réparatrice, des façons de prévenir le blues de l'hiver, les rituels qui permettent de refaire son énergie... Parmi ses expériences les plus éprouvantes, il a travaillé pendant une semaine, sans voir rien ni personne. Pas même la lumière du jour! Pas très bon pour la productivité. «Je suis tombé malade et ma réserve d'énergie a piqué du nez!», raconte-t-il.
Il a aussi travaillé sur l'«horaire espagnol», c'est-à-dire en incluant une sieste dans sa journée de travail. Une bonne façon de décrocher, a-t-il réalisé. À l'autre extrême, il a mené une vie de souillon. Pendant une semaine, il a pris sa douche tous les trois jours et s'est nourri uniquement de fast-food. Pas bon pour la productivité. Moins il en faisait, moins il avait le goût d'en faire... Une autre semaine, il a inclus 35 heures de méditation dans sa semaine de travail. Il croyait que ce serait une perte de temps. À sa grande surprise, il s'est révélé non seulement plus productif... mais aussi meilleur au billard.
Chris Bailey consigne toutes ses observations dans un blogue* absolument fascinant et ponctué d'humour. Chaque article est précédé d'une estimation du temps de lecture... question de productivité, bien sûr.
Son site reçoit de 15000 à 100000 visites par mois, dit-il. Des gens qu'il ne connaît pas ont souscrit des milliers de dollars à son projet. Un phénomène qu'il ne s'explique pas totalement. «Je suppose que les gens sont contents d'être partie prenante de quelque chose de cool!» dit-il.
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Une fois que toute cette aventure se terminera, le 1er mai prochain, Chris Bailey compte s'offrir... une semaine de vacances. «C'est vrai que je ne travaille pas au sens traditionnel du terme. Mais je fais des recherches, je lis, j'écris énormément. Et depuis que j'ai commencé, je me suis accordé seulement une semaine de pause!»
Après, il compte mettre à profit toute l'information emmagasinée au cours de la dernière année. Que fera-t-il exactement? Il ne sait pas trop. Peut-être se lancer à son compte comme consultant pour des entreprises. Écrire un livre. Donner des conférences. Il donne d'ailleurs une conférence, le mois prochain, lors de la première soirée certifiée TED en Outaouais".
Quand je l'ai rencontré dans un café près de chez lui, il avait les traits tirés. Son défi du mois de février? Travailler 90 heures par semaine. «C'est en train de me tuer. Je deviens tellement fatigué que je procrastine, je remets à plus tard... Je suis moins productif que lorsque j'en travaille seulement 50.» Il aurait eu besoin d'un café. Mais il ne peut pas. Son deuxième défi de février consiste à boire uniquement de l'eau. Il veut voir comment sa productivité souffrira de l'absence de caféine...
Obsédé le gars? Tellement que j'ai fini par lui poser la question. «What's the point, Chris? Il n'y a pas que la productivité dans la vie!»
«Justement», a-t-il répondu en me fixant de ses grands yeux bleus hypnotiques. «Je me suis dit que si tu peux faire en 6 heures de travail ce qui t'en prend habituellement 10, il va te rester plus de temps, dans la vie, pour passer du temps avec ta famille et faire des choses que tu aimes.»
C'est vrai ça. C'est quoi ton truc, encore?
* En anglais seulement: ayearofproductivity.com
- À la salle Jean-Despréz de la Maison du citoyen, le 15 mars, de 13h à 18h.