L'idée de départ du Rapibus

«Je vais peut-être te surprendre. Mais le Rapibus, c'est mon idée.»
L'ancien maire de Gatineau, Guy Lacroix, s'empresse toutefois de le préciser: le projet final, tel qu'on le connaît aujourd'hui, n'a plus grand-chose à voir avec l'idée qui a germé dans son esprit au milieu des années 1990.
Voilà quelque temps déjà que M. Lacroix se retient de parler. Plus tôt cette semaine, il s'est décidé à prendre le téléphone. L'ex-maire, qui arbore toujours son fameux collier de barbe blanche, a des choses à dire sur le Rapibus. Il a le goût de dire aux gens que le projet de 255 millions$ qui ne remplit pas ses promesses, et bien, ce n'est pas comme ça qu'il avait été planifié au départ.
«Je n'ai pas le goût de ressasser le passé. Mais en même temps, je trouve que ça va faire, dépenser des millions pour des projets qui ne marchent pas», laisse-t-il tomber.
Je n'avais pas encore migré dans la région à l'époque. Mais M. Lacroix affirme que c'est lui qui, en 1995, a lancé cette idée de bâtir une voie dédiée aux autobus sur l'emprise de chemin de fer du CP. Une idée endossée ensuite par l'ex-directeur général de la Société de transport de l'Outaouais, Georges O. Gratton. Les journaux du temps font d'ailleurs écho aux affirmations de M. Lacroix. «Ce qu'on voulait, c'était des autobus en site propre, afin de sortir les autobus de la congestion des heures de pointe.»
Une délégation de Gatineau s'était même rendue en Europe pour s'inspirer de ce qui se faisait là-bas. M. Lacroix en était revenu convaincu que le Rapibus devait être électrifié. Il avait vu en France des autobus hybrides construits par Bombardier. «Hydro-Québec aurait sûrement été intéressée à subventionner l'électrification du réseau», dit-il. Il souhaitait aussi convaincre Bombardier de bâtir une usine d'autobus à Gatineau, avec l'idée d'en faire une vitrine pour promouvoir ses autobus hybrides en Amérique du Nord. «C'était révolutionnaire ce qu'on proposait, on mariait le transport en commun et le développement économique», s'enflamme-t-il.
Trop révolutionnaire, peut-être?
M. Lacroix était sans doute en avance sur son temps. L'idée d'électrifier le réseau a été abandonnée en cours de route. Et on a l'impression que Gatineau a manqué une belle occasion de jouer les précurseurs. Aujourd'hui, le gouvernement de Pauline Marois ne jure que par l'électrification du transport en commun et la Société de transport de l'Outaouais étudie sérieusement la question.
"*
Tout comme l'ex-maire Lacroix, j'ai l'impression qu'on a perdu de vue l'idée de départ. On a oublié que le Rapibus était destiné à offrir un service plus rapide qu'avant. Ce qu'il n'est toujours pas capable d'offrir, 255 millions plus tard.
Plutôt que des lignes qui se rendent directement aux centres-villes d'Ottawa et de Hull, on a opté pour ce système de rabattage qui rallonge la durée des trajets. Quand je fais remarquer à M. Lacroix que c'est à la demande de la Ville d'Ottawa que la STO a revu le concept de départ, il s'emporte. «Alors on aurait dû négocier des ententes avec Ottawa!»
M. Lacroix en a aussi contre le choix des autobus articulés. Il soutient mordicus que la STO aurait dû se doter d'autobus hybrides comme en Europe. Peut-être a-t-il raison.
L'ex-maire m'a aussi raconté que, peu après son départ de la politique en 1999, il a été appelé à siéger à un comité de sages pour réfléchir au concept du Rapibus. M. Lacroix était enthousiaste à l'idée de partager ses idées. Mais il a vite déchanté.
«On avait embauché des spécialistes de transport en commun, une firme de Montréal je crois, pour diriger les discussions. Et il m'est apparu rapidement que peu importe ce qu'on disait, les experts avaient toujours raison. J'en ai trop vu de ça par le passé. Alors je me suis dit merde, je n'ai pas temps à perdre, je me retire. Je n'ai assisté qu'à une seule réunion.»
Peut-être est-ce là, quelque part, que la STO a perdu le fil? Par manque d'écoute?