Un homme (Jean Alibert) ayant convoqué chez lui une prostituée (Anne-Marie Cadieux), « pour essayer ça, l'amour ». Entre eux, une voix omnisciente incarnée par Marie-Thérèse Fortin les accompagne.

L'homme atlantique: fermez les yeux, écoutez voir...

Le spectateur qui entend les paroles liminaires de la pièce pénètre de plain-pied dans un récit dont les tenants et aboutissants lui sont fournis dès les premières secondes: «Vous ne regarderez pas la caméra. Sauf lorsqu'on l'exigera de vous». Il sera bientôt question de manipulations, de jeux de représentation, et surtout d'exploration scénique dans cet objet théâtral éminemment littéraire que propose Christian Lapointe au CNA jusqu'à demain.
L'homme atlantique (et la maladie de la mort) collige deux oeuvres de Marguerite Duras dans une mise en scène toute confite de dévotion à l'égard du «grantauteur».
La narration descriptive avance image par image et l'on découvre une scène que l'on tournerait sous nos yeux, celle d'un homme (Jean Alibert) ayant convoqué chez lui une prostituée (Anne-Marie Cadieux), «pour essayer ça, l'amour», lui qui n'est jamais parvenu à aimer. Entre eux, une voix omnisciente incarnée par Marie-Thérèse Fortin les accompagne - et les dirige - sur le plateau.
Scénographie minimaliste, diction épurée, tout concourt à sertir les dialogues durassiens dans le plus extrême dénuement. La langue se suffirait à elle-même tant les images convoquées sont éloquentes, surtout durant la première partie de la pièce. On y croisera aussi bien «des heures aussi vastes que des espaces de ciel» qu'une nuée d'analogies sexuelles plus ou moins explicites.
C'est un fait: l'écrivaine s'obstine inlassablement à répéter, malaxer, pétrir des descriptions à la manière d'un peintre qui, travaillant couche par couche, n'en finirait plus d'ajouter le coup de pinceau qu'il voudrait décisif. À partir de cette matière textuelle, Christian Lapointe ne met pas en scène, il (en) cadre.
Quand l'un des acteurs parle, les deux autres se taisent dans un quasi-recueillement. Ils ne bougent pas beaucoup non plus. Quelques pas en avant, puis en arrière, et des heures pour s'asseoir. La narratrice omnisciente leur tourne autour et tout cela contribue à susciter une atmosphère d'aquarium, une plongée dans les abysses de l'écriture durassienne.
En seconde partie, le recours à la caméra sur scène ajoute une nouvelle perspective de représentation, faisant explicitement référence au cinéma de Duras, ainsi qu'à ses limites.
Par un glissement de panneaux amovibles, le lieu central des ébats se referme comme un bocal se transformant ainsi en écran de cinéma.
Difficile d'éviter la mise en scène pléonastique, dès lors qu'on se livre à des manipulations de projection et de post-synchronisation. C'est sans doute la raison pour laquelle la scénographie (Jean-François Labbé) pèche par un formalisme un peu excessif. L'austérité flirte avec le minimalisme, et voilà pourquoi, par instants, il est tout à fait loisible de fermer les yeux car, comme le dit Marguerite Duras au milieu du spectacle, «le cinéma croit pouvoir consigner ce que vous faites en ce moment [...] vous vous rendrez compte que le cinéma ne peut pas».