M. Lozier occupe le poste de conservateur de l'histoire canadienne avant 1867 au Musée canadien de l'histoire.

L'histoire et la prise de conscience

L'historien Jean-François Lozier a reçu le 13 février dernier le tout premier Prix Michel-Prévost visant à souligner l'excellence d'un article publié dans la revue Le Chaînon. Le choix du jury s'est arrêté sur son texte, intitulé «Étienne Brûlé, le grand oublié: Traître? Entrepreneur? Fondateur de l'Ontario français?». Sa passion de l'histoire et son talent pour la communiquer lui ont valu le titre de Personnalité de la semaine LeDroit/Radio-Canada.
À 34 ans, il se trouve bien jeune pour recevoir un tel honneur. Après tout, le prix porte le nom d'un historien bien connu dont on souligne l'engagement et la contribution depuis... 35 ans.
Il finit par accepter le prix Michel-Prévost. Il s'explique plus difficilement le titre de personnalité de la semaine.
«Je lis LeDroit, je connais le concept, mais je ne me serais jamais imaginé que ça puisse être mon tour un jour. Comme je suis en début de carrière, je suis un peu hésitant ou accablé par le doute, me disant qu'il y en a sans doute de plus méritants que moi. Ça dû être une semaine un peu calme dans les nouvelles locales», ironise-t-il, amusé.
Pourtant, l'honneur le touche profondément. Après quelques précisions et «hésitations», il accepte finalement le témoignage d'estime en «rougissant».
Passionné, «presque obsédé» par l'histoire, M. Lozier a comme mission de ne jamais rater une occasion de partager son savoir encyclopédique de l'histoire du Canada avant la confédération, précisément celle de la Nouvelle-France. Plus exactement encore, les relations entre les Français et les Autochtones aux 17e et 18e siècles.
De parents enseignants, Jean-François Lozier a grandi à Ottawa, dans le quartier Alta Vista. Il soupçonne les dessins animés des années 80 d'être la source de son intérêt pour sa profession.
«J'imagine que j'ai plus accroché que d'autres de mes amis qui les regardaient beaucoup, mais qui ne sont pas devenus historiens, blague-t-il. Puis j'ai des parents qui ont certes encouragé cet intérêt.»
Le doute
M. Lozier, qui occupe le poste de conservateur de l'histoire canadienne avant 1867 au Musée canadien de l'histoire, raconte en pesant chaque mot. Il hésite, précise, reformule. Si certains instrumentalisent l'histoire à des fins patriotiques, professeur Lozier ne baisse jamais la garde. Il préfère les remises en question et cultiver avec probité son esprit critique.
«C'est une science qui incite chez moi la prise de conscience de tout ce que l'on sait pas, tout ce qu'on l'on peut pas savoir et ce que l'on ne saura jamais. C'est beau le doute! Un jour je serai peut-être serein», confie-t-il sans perdre son sourire.
M. Lozier s'est d'abord intéressé à l'histoire de la France sous Napoléon 1er, avant de découvrir des facettes «exotiques» de l'histoire canadienne. Exotiques parce que dépaysantes.
«Le passé est un pays étranger. Les choses s'y font différemment», dit-il, citant le romancier L. P.Hartley.
«Je me suis rendu compte à quel point la rencontre interculturelle entre Français et Autochtones a été une rencontre créative, parfois tendue, mais fort intéressante.»
«C'est seulement depuis une trentaine d'années que des historiens professionnels se sont penchés plus sérieusement sur les relations franco-autochtones, et à redécouvrir que l'histoire de la Nouvelle-France n'est pas seulement celle des Filles du roi et des colons qui s'établissent dans le contexte du régime seigneurial sur les rives du Saint-Laurent, mais c'est aussi l'histoire d'interactions et d'influences avec les populations autochtones.»
Un des personnages marquants de cette époque est Étienne Brûlé, que la culture populaire a consacré premier franco-ontarien. Ce qui n'est pas tout à fait exact, rappelle-t-il notamment dans son article publié dans le magazine Le Chaînon, la revue du Réseau du patrimoine franco-ontarien (RPFO). Il est bien le premier Européen, en 1610, à avoir foulé le sol qui deviendra ontarien, mais il n'a été que de passage.
Durant environ huit ans, l'explorateur-entrepreneur s'intègre au monde de ses hôtes, Algonquins et Hurons, dont il apprend la langue et les coutumes, au grand dam de ses contemporains, dont celui qui a été son patron, Samuel de Champlain. On décrit Brûlé comme un esprit débauché, «fort vicieux et adonné aux femmes», écrira Champlain. Il est même allé jusqu'à frayer avec l'ennemi anglais. Cette réputation lui a collé à la peau jusqu'à tout récemment. De nouvelles sources, dont M. Lozier fait la synthèse dans son texte primé, indiquent que ces pratiques étaient communes à l'époque, et que l'explorateur serait mort trop tôt pour que son honneur lui soit restitué comme il en était aussi souvent le cas.
«On connaît Étienne Brûlé comme un jeune sortant de l'adolescence qui s'aventure dans l'inconnue, lorsqu'on gratte à la surface on découvre un personnage bien plus complexe», soutient l'enseignant à temps partiel à l'Université d'Ottawa.
gstpierre@ledroit.com
Rencontrez la Personnalité de la semaine le lundi dans LeDroit, ainsi qu'à 8 h 40 à l'émission Bernier et Cie, animée par Carl Bernier sur ICI Radio-Canada Première 90,7 FM, et au Téléjournal Ottawa-Gatineau de 18 h présenté par Mathieu Nadon sur ICI Radio-Canada Télé.
À chaque semaine, un jury formé de représentants des rédactions du quotidien LeDroit, ainsi que d'ICI Ottawa-Gatineau, nomme un lauréat afin de souligner une réalisation exceptionnelle ou une contribution significative à la vie ou au rayonnement de la région. Vous connaissez une personne qui mériterait d'être nommée ? Écrivez-nous à nouvelles@ledroit.com.