Lettre à Philippe Couillard (suite et fin)

Monsieur le premier ministre,
Tout d'abord merci. Je soupçonne que c'est votre intervention qui a amené le ministère de l'Environnement à nous transmettre aussi rapidement le rapport d'évaluation de ses experts sur la mise à jour du projet de cimenterie de Port-Daniel. Votre geste va dans le sens de la transparence que vous avez promise lors de votre assermentation et de la révision de la Loi sur l'accès à l'information que vous avez demandé à Jean-Marc Fournier.
Vous avez dit récemment à vos ministres de prendre exemple sur vous avant de se lancer dans des batailles verbales, et dans le doute, de s'en abstenir. Pourquoi ne pas leur prodiguer le même conseil sur la transparence? Avant de bloquer la divulgation de documents, ils devraient se référer à la décision que prendrait leur premier ministre. Il n'est pas normal que vous portiez seul ce fardeau.
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La transparence a un prix, celui du débat public. Ce qu'on a appris dans le document du ministère de l'Environnement, c'est que l'ajout de cette cimenterie dans le marché du carbone forcera l'ensemble des industries soumises à la lutte aux gaz à effet de serre à «fournir un effort supplémentaire». Or, comme la production de Port-Daniel représentera 10% des émissions industrielles totales, son arrivée sur le marché augmentera les coûts des droits d'émission.
Imaginez un peu la réaction des cimenteries existantes. Elles accusent déjà le gouvernement de leur faire une concurrence déloyale en mettant 450 millions$ dans la cimenterie de Port-Daniel et en lui accordant des tarifs d'électricité à rabais...
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La transparence force les gouvernements à dévoiler des informations susceptibles d'alimenter la controverse autour de leurs décisions politiques.
Mais le contenu du rapport sur la cimenterie de Port-Daniel montre à quel point sa divulgation était d'intérêt public. Nous aurons droit à un débat plus éclairé.
Sur le fond des choses, je veux bien croire qu'en appuyant financièrement le projet de Port-Daniel, le gouvernement compte convaincre l'ensemble des secteurs assujettis à la Bourse du carbone de réduire leurs émissions. Mais comment y parviendra-t-il? C'est un acte de foi qu'on nous demande. Que se passera-t-il si des entreprises plus fragiles - et il y en a - menacent de fermer leurs portes à cause de ce fardeau supplémentaire?
On nous explique par ailleurs que le coût annuel des droits d'émission de GES sera de l'ordre de 2,5 millions$ par année pour la cimenterie de Port-Daniel, et qu'elle a donc tout intérêt à réduire ses émissions. C'est probablement vrai, mais il serait naïf de croire qu'elle pourra le faire de façon significative. Bref, la tarte des droits d'émission sera quand même rétrécie, notamment pour les cimenteries déjà existantes.
Et puis il y a tous les autres enjeux soulevés par le rapport du ministère de l'Environnement: «les milieux humides perturbés ou perdus»; «le bruit, les vibrations, les poussières et les émissions atmosphériques»; les matières dangereuses, dont l'ammoniac, «principale source de danger d'accident industriel majeur»; les négociations avec les Micmacs...
Bref, ce n'est pas simple ce projet. On comprend à la lecture du rapport pourquoi le gouvernement n'a pas tenté de le soumettre à une évaluation environnementale. Et on comprend également qu'il y a un lobby derrière ce projet. Est-ce Laurent Beaudoin seul? Est-ce l'industrie pétrolière, pour y écouler la coke du pétrole des sables bitumineux? Je ne sais pas.
Mais deux gouvernements de suite qui passent par-dessus le BAPE pour un projet aussi polluant, ça implique un lobby vraiment très puissant.