L'étincelle criméenne

Il y a 100 ans, printemps 1914, le volcan européen s'éveillait. L'usure des vieux empires (Russie, Autriche-Hongrie, Empire Ottoman) attisait les braises de l'autonomie et du nationalisme au sein des peuples qu'ils encadraient ou avoisinaient. Il aura suffi d'une étincelle, l'assassinat d'un archiduc austro-hongrois et de son épouse, à Sarajevo en Serbie, pour enclencher les ultimatums et un jeu mortel d'alliances qui allait plonger l'Europe et la planète - y compris le Canada - dans une boucherie de quatre ans durant laquelle neuf millions de militaires et civils ont été tués. Personne, dans ses pires cauchemars, n'aurait imaginé qu'une telle déflagration puisse avoir lieu.
Les événements en Ukraine, et particulièrement les débordements des derniers jours en Crimée, ne sont pas sans similitudes avec les soubresauts qui ont précédé la Première Guerre mondiale : un pays, l'Ukraine, divisé à l'interne par les tensions linguistiques, balloté entre deux réseaux d'alliances (l'Europe et la Russie) ; une région, la Crimée, historiquement russe, rattachée à l'Ukraine par un diktat de Khrouchtchev (lui-même ukrainien) en 1954 ; un voisin géant, la Russie, se relevant du démantèlement de l'URSS, sous la férule de l'autoritaire Poutine, cherchant à rétablir les zones d'influence traditionnelles de Moscou.
Les ingrédients d'un conflit sont tous là, et comme en 1914, l'emploi de la force par la Russie pour régler le différend ne semble pas inquiéter l'opinion publique occidentale outre mesure. Après les vociférations diplomatiques d'usage, après une période de quarantaine imposée au pseudo-tsar, après les habituelles sanctions économiques inefficaces, l'accaparement de la Crimée par la Russie finira par s'imposer de facto, croit-on. L'Ukraine devra bien avaler la pilule, amère mais isolée. Le scénario d'une guerre éventuelle entre la Russie et les alliés de l'Ukraine en Occident apparaît impensable... Ça ne peut aller jusque-là...
Et pourtant, dans une Europe où les frontières politiques ne correspondent jamais parfaitement aux territoires occupés par les groupes ethnolinguistiques, le sort des minorités enclavées un peu partout a souvent engendré des poudrières. Au-delà de la Guerre 14-18, on a vu les annexions hitlériennes des années trente, des nettoyages ethniques durant et après la Seconde Guerre mondiale, les violences qui ont fait éclater l'ex-Yougoslavie, les rébellions en Tchétchénie. Si le passé est garant de l'avenir, il faut se méfier. À chaque époque on a cru pouvoir éviter les conflits armés, on s'est bercé d'illusions. Pour l'agresseur, l'appétit vient toujours en mangeant...
Retour au printemps 1914 ?
Alors que faut-il faire ? Moscou vient d'annexer la Crimée de façon tout à fait illégale. On peut plaider, en se fondant sur l'histoire et sur les résultats du référendum récent, que cette région veut être rattachée à la Russie. Mais une certaine légitimité de telle revendication ne fait pas la loi en droit constitutionnel et international. L'Ukraine ne peut accepter qu'on charcute ainsi son territoire, et qu'elle soit expulsée de la Crimée par la force d'armes plus puissantes. L'Occident a déjà exclu l'intervention militaire, mais qu'adviendra-t-il si l'Ukraine, dans un ultime sursaut, se jugeant envahie, s'estime en état de guerre ?
S'il y a un domaine où la communauté internationale est mal équipée, c'est bien celui-ci où le sort de minorités nationales risque de redessiner des frontières. Traditionnellement, faute d'entente entre les parties, les plus forts déploient leurs armées et imposent leur « droit ». Les vaincus finissent par accepter leur défaite, ou ruminent une vengeance qui risque de relancer le cycle de violence dans une génération future. L'ONU doit créer de toute urgence des mécanismes qui lui permettront de désamorcer ces conflits. Sinon, un bon jour (en 2014 ?), une petite Crimée mal gérée finira en boucherie... ou pire ! Impossible ? Retour rapide au printemps 1914...