Personnage typique des films des frères Coen, Llewyn Davis (remarquable Oscar Isaac) est un musicien folk qui erre dans Greenwich Village et joue dans des cafés devant des spectateurs indifférents.

Les vies «folkées» des frères Coen

Un micro dans un halo de lumière. Rien que le visage concentré d'un chanteur penché sur sa guitare, d'où émerge une voix enveloppante qui, depuis la minuscule scène où il se produit, irradie à l'écran.
Dès ces premiers instants, on devine la lutte féroce, et sans doute perdue d'avance, entre le talent de ce musicien et sa reconnaissance, entre la volonté de vivre de sa passion qui ne repose que sur une pureté encore intacte, et ce qui va tenter de le perdre. Inside Llewyn Davis, piètrement traduit par Être Llewyn Davis pour le public québécois, s'impose comme une gourmandise que l'on déguste avec délectation.
Avec brio, les frères Coen ont transposé dans le New York du début des années 1960 les mésaventures d'un chanteur folk en s'inspirant de l'autobiographie de Dave Van Ronk, The Mayor of MacDougal Street. Mais indirectement, c'est à tous les héros inconnus de la scène folk auxquels les frères Coen rendent hommage, ceux qui ont raté leur carrière mais pavé le chemin de la musique américaine avant l'avènement de Bob Dylan (qui fait d'ailleurs une furtive apparition dans le film). On les retrouve bohèmes, sans le sou, à vivoter de petits concerts en contrats suspects, à tirer le diable par la queue pour l'ivresse de leur musique. Et quelle musique ! La bande originale du film, concoctée par le producteur vedette T Bone Burnett qui avait déjà travaillé avec les frères Coen sur O'Brother, fera un doudou hivernal parfait.     
Des vies «folkées»
Les réalisateurs s'en sont donné à coeur joie dans la confection d'êtres à la dérive, une farandole d'excentriques tous plus hallucinés les uns que les autres. À commencer par ce chanteur de country dégingandé savoureusement interprété en onomatopées par Adam Driver, ou encore ce jazzman junkie qui servira de chauffeur à Llewyn sur la route de Chicago. Face à eux, le couple de musiciens Justin Timberlake / Carey Mulligan fait figure d'enfants de choeur.
On nage dans la folie douce, le burlesque décalé de plus en plus déjanté et jubilatoire dans la filmographie des deux frères - parce que terriblement noir. À mesure que Llewyn Davis s'enfonce dans la misère, les situations cocasses s'enchaînent, drôles et cruelles à la fois. Ça passe d'un chat qui s'évade malencontreusement, lui attirant toutes sortes d'ennuis, à l'annonce qu'une ex-petite amie aurait décliné un avortement deux ans auparavant.  
Il y a, chez ce personnage déphasé que l'acteur Oscar Isaar rend bouleversant, l'inconscience allumée d'un George Clooney dans O'Brother (2000) et la mouise monumentale d'un Javier Bardem dans Biutiful (2010). Car c'est aussi un film sur l'humanité des êtres que le destin accable, sans ménagement.
Entre tendresse et dérision, les frères Coen se dépassent, tant par leur sens du cadrage, du rythme ou de l'humour noir. Le long métrage, à voir absolument sur grand écran pour la finesse de sa photographie, a remporté le Grand Prix du jury à Cannes et le prix du meilleur film de l'année de la Société nationale des critiques de cinéma.   
PROJECTIONS
Cinéma Aylmer (salle 4), le 15 mars à 19h
Cinéma 9 (salle 4), le 16 mars à 21h