Le romancier romancé obsédé par l'écriture

Comme Joël Dicker, qui, au seuil de son triomphe international, inventait un jeune écrivain à succès victime de la page blanche (La vérité sur l'Affaire Harry Quebert), l'Italien Alessandro Barrico, prix Médicis étranger en 1995, imagine ici un auteur au faîte de sa gloire, lequel décide du jour au lendemain de tout plaquer et de se retirer du milieu littéraire.
Pour sceller cette décision sans appel, M. Gwyn publie un long article explicatif dans le journal britannique The Guardian. Rien ni personne ne le fera changer d'avis, ni ces nombreux admirateurs qu'il croise souvent dans la rue, ni son éditeur déboussolé par cette annonce fracassante.
Depuis quelque temps, l'auteur a réalisé que ce qui le faisait vivre - l'écriture de romans - le consumait aussi à petit feu: «la seule chose qui nous fait nous sentir vivants est aussi ce qui lentement nous tue. Les enfants pour les parents, les succès pour les artistes, les sommets trop élevés pour les alpinistes
Il choisira donc de disparaître complètement du monde de l'édition.
Un livre s'ouvrant sur un chant du cygne de l'écriture, et insistant, de surcroît, sur le caractère irrévocable de cette décision, offrait déjà la promesse d'une lecture déconcertante. En cette période de «littérature estivale» neurasthénique, c'était déjà pas mal!
Certes, pour que tout recommence, il faut d'abord en finir. A-t-on jamais trouvé mieux que le coup de la panne pour renaître en littérature? Chez M. Gwyn, c'est bien là que réside tout le problème: malgré toute sa bonne volonté, l'auteur en lui n'arrive pas à cesser d'écrire totalement.
Alors, dans la plus grande discrétion, loin de tout tapage médiatique, il décide de louer un hangar et d'y poursuivre en douce ses activités d'écriture. Non plus en tant qu'écrivain, mais à titre de «copiste». Désormais, M. Gwyn s'adonnera à la réalisation de portraits - écrits, évidemment - de sujets prêts à poser, à se plier à quelques contraintes et, surtout, à payer le prix fort pour être les seuls lecteurs d'une oeuvre qui leur est expressément destinée et ne sera jamais publiée. À l'aide d'une assistante aussi efficace que discrète, la nouvelle entreprise du romancier finit par tourner rondement bien. Les clients triés sur le volet demeurent tous stupéfaits devant le résultat final, étonnés par le talent du «copiste». Mais quel est son secret? Alessandro Baricco, lui aussi, excelle dans l'art du portrait, que ce soit en dépeignant M. Gwyn, ce quadragénaire fantaisiste et truculent, ou son éditeur, un professionnel motivé qui va chercher son écrivain jusque dans les buanderies de Londres.
Et quand bien même une flèche en plein coeur précipiterait, à la fin, la lecture dans certaines abysses décevantes, ce M. Gwyn vaut la peine d'être un compagnon de vacances...
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Mr Gwyn, Alessandro Baricco, Gallimard, 184 pages
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