Le 25 janvier dernier, le père de Joanne Migneault, Lucien Tibi Migneault, a été retrouvé endormi et recroquevillé sur un banc de neige de la rue Caron. Personne au Foyer du bonheur n'aurait signalé son absence à l'heure du souper.

Le résident perdu

Le 25 janvier dernier, un homme âgé de 88 ans a été retrouvé endormi et recroquevillé sur un banc de neige de la rue Caron, dans le secteur Hull. Sans vêtements d'hiver et chaussé seulement d'une paire de pantoufles, cet homme serait sûrement mort gelé si un bon samaritain n'était pas passé par là en ce samedi après-midi de janvier où un froid impitoyable s'acharnait sur la région.
Comment cet octogénaire s'est-il retrouvé là? Que s'était-il passé? Eh bien voici.
Le 25 janvier en soirée, vers 22h10, le téléphone de la Gatinoise Joanne Migneault sonne. Elle répond pour entendre une employée du Foyer du bonheur lui demander à quelle heure elle compte ramener son père à ce centre d'hébergement pour personnes âgées.
«Mon père n'est pas chez moi, répond-elle, surprise par cet appel et cette question. Je n'ai pas été le chercher aujourd'hui, mes frères non plus», ajoute-t-elle.
C'est alors qu'on lui annonce que son père atteint de la maladie d'Alzheimer n'a pas été vu depuis le milieu de l'après-midi. Et il est maintenant 22h15.
Des bénévoles auraient été chercher M. Migneault à sa chambre vers 15h20 pour l'accompagner à la salle communautaire où la messe était célébrée, et c'est la dernière fois qu'on l'aurait vu.
Personne au Foyer du bonheur n'aurait été le chercher après la messe. Personne n'aurait signalé son absence à l'heure du souper. Personne n'aurait été le voir à sa chambre pour s'assurer qu'il ait pris ses médicaments. Mais tout le monde, semble-t-il, avait présumé que M. Migneault passait la journée chez ses enfants.
Il va sans dire que Joanne Migneault et ses frères se sont immédiatement rendus au Foyer du bonheur. Puis ils se sont joints aux employés de ce centre pour fouiller l'endroit et chercher dans les rues avoisinantes. Mais en vain. Lucien Migneault avait disparu. On avait perdu un résident!
Les recherches effectuées par les policiers de Gatineau appelés sur les lieux n'ont rien donné de plus.
«Les policiers ont fouillé l'endroit du sous-sol au 6e étage, dit Mme Migneault. Ils ont vérifié partout. Dans les garde-robes, sous les lits, partout. Mais mon père n'était plus sur les lieux. C'est alors que je me suis tournée vers mon frère et que je lui ai dit: 'si Papa est sorti d'ici dans ce froid, il est mort'.»
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Un technicien en vidéo est arrivé au Foyer du bonheur vers minuit. Et lui et les enfants de M. Migneault ont visionné les images de la caméra de surveillance placée à l'entrée du centre d'hébergement.
«À un moment donné, raconte Joanne Migneault, on aperçoit mon père sortir de la salle communautaire après la messe. Il semble confus. Il tourne à gauche, puis à droite, et semble se demander par où se diriger. Un visiteur passe près de lui et pitonne le code à la porte de sortie. La porte s'ouvre, cet homme sort, et mon père le suit. Il est dehors sans manteau, il n'a que ses pantoufles aux pieds et une petite veste sur le dos. Il est sorti sans que personne ne s'en rende compte, et il n'est jamais rentré. Quand le film s'est terminé, mes frères et moi nous sommes regardés et personne n'avait besoin de dire quoi que ce soit. On savait que le téléphone allait sonner d'une minute à l'autre pour nous annoncer que notre père avait été retrouvé gelé et sans vie.»
L'appel est venu vers 2h20 cette nuit-là.
C'était une employée de l'urgence de l'hôpital de Gatineau qui appelait pour savoir si un certain Lucien Migneault résidait au Foyer du bonheur.
M. Migneault aurait été transporté à l'hôpital vers 17h30, plus d'une heure après avoir quitté le Foyer du bonheur. Un passant l'aurait retrouvé vers 17h15 couché et endormi sur un banc de neige de la rue Caron.
Bonne nouvelle, Lucien Migneault était toujours en vie, sain et sauf. Et il est rentré au Foyer du bonheur le lendemain après-midi.
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Les enfants de Lucien Migneault - ou de «Tibi» Migneault comme les gens du Vieux-Gatineau le connaissent, lui qui était propriétaire du restaurant Chez Tibi de la rue Notre-Dame - ont déposé une plainte contre le Centre de santé et de services sociaux de Gatineau (CSSS), l'hôpital de Gatineau et le Foyer du bonheur.
«La plainte a été reçue, a confirmé Sylvain Dubé, directeur des communications au CSSSG. Une enquête est en cours et la Commissaire locale aux plaintes et à la qualité des services du CSSSG dispose d'un délai de 45 jours pour rendre ses conclusions et recommandations.»
Et questionné à savoir si les parents d'un résident du Foyer du bonheur doivent signer un registre quelconque lorsqu'ils accompagnent un résident à l'extérieur du centre d'hébergement, M. Dubé a répondu par l'affirmative.
«Oui, les gens doivent signer, a-t-il dit. Mais il arrive parfois que la famille oublie de signer. Et dans ce cas-ci, tout le monde (au Foyer du bonheur) a présumé que M. Migneault était chez ses enfants. Mais à un moment donné, il faut arrêter de présumer et agir», a-t-il ajouté, visiblement irrité par ce malheureux incident.
Les questions qui demeurent sans réponse sont celles-ci:
Pourquoi les employés du Foyer du bonheur ont-ils attendu jusqu'à 22h avant d'appeler la famille de M. Migneault?
Pourquoi l'absence de ce dernier n'a-t-elle pas été remarquée à l'heure du souper et au coucher (vers 20h)?
Pourquoi M. Migneault a-t-il été transporté à l'hôpital de Gatineau alors qu'il a été retrouvé sur la rue Caron, à quelques pas de l'hôpital de Hull?
Pourquoi a-t-on attendu plus de huit heures, à l'hôpital de Gatineau, avant d'appeler le Foyer du bonheur pour signaler la présence à l'urgence de l'un de leurs résidents?
Le rapport de l'enquête de la Commissaire aux plaintes du CSSSG devrait répondre à ces questions.