Des milliers de cadenas ont été accrochés à la passerelle Corktown, qui surplombe le canal Rideau, à la hauteur de la rue Somerset.

Le pont de l'amour

Avez-vous déjà traversé le pont piétonnier de la rue Somerset pour vous rendre à l'Université d'Ottawa? Il s'agit d'une passerelle inaugurée en 2007 - la passerelle Corktown de son vrai nom - qui enjambe le canal Rideau.
Il y a quelque chose d'assez particulier sur ce court pont. Quelque chose à la fois inusité et romantique.
C'est que depuis quelques années, les amoureux s'en servent pour immortaliser leur amour. Non, ils ne se rendent pas sur cette passerelle pour s'embrasser, ou pour se fiancer ou encore pour se marier. C'est bien plus inusité que ça.
Les tourtereaux s'y rendent plutôt pour inscrire un court message d'amour sur un cadenas, pour ensuite suspendre ce cadenas à la structure métallique du pont afin qu'il y reste fermement attaché pour toujours. Comme les deux amoureux espèrent rester unis jusqu'à la fin de leurs jours.
Et pour éviter le pire dans leur union, le couple s'assure de jeter la clé du cadenas dans les eaux du canal Rideau. Et plouf ! Nous sommes unis pour la vie, ma chérie. Comme ce pont et ce cadenas acheté au Dollarama le sont pour leur vie.
(J'avoue que - compte tenu du sujet - les mots «acheté au Dollarama» n'ont pas été les mots les plus romantiques à sortir de ma tête en rédigeant cette chronique...)
Ce phénomène des cadenas d'amour n'est pas unique à Ottawa. Bien au contraire. On ne fait qu'imiter des dizaines d'autres villes sur la planète où ce phénomène existe depuis beaucoup plus longtemps.
Des «ponts d'amour» à la structure bourrée de cadenas existent à Moscou, à Paris et à Cologne, en Allemagne, pour ne nommer que ces trois endroits. Au Canada, le phénomène s'est répandu à Vancouver et à Toronto, et probablement ailleurs. Tous ces lieux ont, comme à Ottawa, un pont recouvert de centaines, voire de milliers de «cadenas d'amour».
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Donc c'est très romantique tout ça. Mais y a-t-il un danger? Le danger qu'une passerelle s'écroule sous le poids d'innombrables cadenas?
Semble-t-il, oui. Le mois dernier, une grille du pont des Arts, qui traverse la Seine à Paris, a croulé sous le poids des milliers de cadenas qui y étaient suspendus, créant ainsi un trou béant et, il va sans dire, très dangereux pour les passants.
Un ami qui a visité Paris à peine quelques semaines avant cet incident me disait qu'il y avait tellement de cadenas attachés au pont des Arts, qu'il n'y avait plus un pouce carré de libre pour y en suspendre un autre.
Ce n'est pas encore le cas sur la passerelle Corktown, à Ottawa. Mais l'amour étant sans début et sans fin, il arrivera peut-être qu'un jour, il n'y ait plus un pouce carré de libre sur ce pont pour que deux amoureux y accrochent leur cadenas d'amour. Et comme à Paris, ce pont pourrait s'écrouler, l'amour de milliers de gens étant devenu trop lourd à porter...
Je reviens donc à ma question. Ces nombreux cadenas sur la passerelle Corktown représentent-ils un danger potentiel?
Non, croit Michel Labrosse, vice-doyen par intérim des études supérieures à la Faculté de génie de l'Université d'Ottawa. (Parce que les experts universitaires se sont effectivement penchés sur la question).
Selon M. Labrosse, le poids additionnel des cadenas suspendus à cette passerelle ne représente, pour l'instant, qu'une fraction infime du poids propre de la passerelle.
«Étant donné les facteurs de sécurité utilisés en construction, le poids supplémentaire sera bien toléré», assure-t-il.
Donc n'ayez craintes, les amoureux. Votre vie à deux ne sombrera jamais dans les eaux du canal Rideau.
(Je ne peux m'empêcher de penser à tous ces gens séparés ou divorcés qui, s'ils avaient su, auraient pu sauver leur union en faisant l'achat d'un simple cadenas... Tant de coeurs brisés qui regrettent, c'est triste...).
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Donc pas de danger que la passerelle Corktown tombe sur la tête d'un plaisancier ou, pire, sur la tête de dizaines de patineurs l'hiver venu.
Par contre...
Oui, il y a un «par contre» à cette histoire. La conclusion était trop belle. Et les spécialistes de l'Université d'Ottawa n'aiment pas les heureuses conclusions. S'ils sont pour étudier une question à fond, ils se doivent de trouver un problème, une anomalie, une justification à leurs efforts. Ils sont de la Faculté de «génie», après tout...
Alors voici. Par contre... les cadenas sur la passerelle Corktown pourraient éventuellement représenter un danger environnemental. (Eh oui... les grenouilles devaient s'en mêler).
Selon le professeur Trevor James Hall, également de «l'université canadienne», «les clés jetées dans le canal Rideau ont un impact environnemental qui n'est pas négligeable».
Et son collègue, le professeur Murat Saatcioglu, ajoute que «ce serait problématique si des cadenas devaient se mettre à tomber sur les gens en bas en raison des ravages causés par la corrosion et le gel d'eau qui s'y est infiltrée».
En d'autres mots, mélangez des milliers de clés à des résidus de milliers de cadenas, puis déversez le tout dans le canal Rideau. Et au diable la faune !
Ouais... tout un dilemme. Alors on fait quoi? On interdit les cadenas d'amour sur la passerelle Corktown? Pfff... comme si on pouvait interdire deux personnes de s'aimer.
Interdisez-les quelqu'un. Allez-y. Vous perdrez votre temps. Ces cadenas reviendront toujours.
Parce qu'on revient toujours à nos premiers amours.