Le pianiste Louis Lortie a offert un rare concert au CNA, essentiellement consacré à six transcriptions d'oeuvres.

Le piano entre Liszt et Wagner

Pour ce seul récital de piano de la saison au Centre national des arts (CNA), Louis Lortie était aux commandes du Steinway. Son programme, également assez unique, était consacré à six transcriptions d'oeuvres, essentiellement de Wagner, accompagné d'une «réminiscence» du Don Giovanni de Mozart.
Au coeur des oeuvres, Franz Liszt, dévoreur vedette du répertoire classique. Des 678 oeuvres de son catalogue, plus de la moitié sont en effet des transcriptions, des arrangements, des paraphrases, des adaptations, des fantaisies, des réminiscences nés d'oeuvres de compositeurs dont il «goûtait le beau et le grand». Trois des oeuvres au programme étaient de cet abbé qui voulait concurrencer Dieu, métaphysicien de «la difficulté du tortueux, de l'accidenté», tandis que les trois autres étaient de Hugo Wolf, de Jozeph Rubinstein, de Louis Lortie lui-même - elles plus rectilignes, au plus proche de la ligne mélodique, avouons-le, beaucoup moins intéressantes.
Louis Lortie est un très grand musicien et un pianiste tout à fait remarquable. Ses interprétations lors de ce récital hors norme ont clairement délimité les gentilles transcriptions directes par rapport à l'intelligence diabolique qu'il y a derrière les éclatantes constructions lisztiennes, l'identification créatrice qu'il sait donner au piano. Mais Lortie s'est aussi réservé le droit de ne pas entrer dans le jeu des sonorités théâtrales que recèlent ces éclatantes captures digérées et régurgitées.
Les notes du programme indiquaient «la profonde influence que Wagner et Liszt ont eu l'un sur l'autre». Modulons et signalons que si Liszt aide à faire connaître les oeuvres de Wagner, celui-ci n'a cessé de butiner les oeuvres de Liszt. Justement, le fameux accord de Tristan qu'on a pu entendre dans le Prélude à Tristan et Isolde ne se trouve-t-il pas déjà dans Apparition de Liszt, harmoniste superbe? Ou encore les «septièmes diminuées» dans l'Ouverture à Tannhauser ne figurent-elles pas déjà dans le Sonnet 104 de Liszt? Plusieurs leitmotiv du Ring viennent droit de la Faust symphonie.
On y lit aussi que «Liszt est le seul compositeur à reposer à côté de Wagner à Wahnfried à Bayreuth». Erreur! Wagner qui n'a jamais dirigé la moindre oeuvre de Liszt et qui ne l'a jamais invité à diriger à Bayreuth, a comme voisin la sépulture de... son chien Russ. Liszt, lui, repose au cimetière municipal de Bayreuth, ravi d'avoir su recréer les chefs-d'oeuvre à l'image de son piano orchestral.
Avec, dans les interprétations de Louis Lortie, une décision d'être plus près du piano que de l'orchestre. Même au Steinway.