Le directeur du service des incendies de Gatineau, André Bonneau.

Le fantasme des gicleurs

Ça n'a l'air de rien, un gicleur automatique. Un petit pistolet de métal planté au plafond. Et ça peut éteindre un feu, cette affaire-là?
En fait, c'est tellement efficace que les pompiers, entre eux, parlent des gicleurs comme de «pompiers en permanence». Des pompiers de garde 24 heures par jour sur les lieux d'un incendie potentiel.
Nous étions dans l'antichambre de la salle du conseil municipal de Gatineau hier matin. Quelques journalistes et le directeur du service des incendies, André Bonneau. Le sujet de conversation: l'incendie tragique de l'Isle-Verte, bien sûr, qui soulève un tas de questions sur la sécurité de nos résidences pour personnes âgées.
Le chef Bonneau a pointé du doigt le gicleur au plafond de la pièce où nous étions. «Disons qu'un incendie se déclare dans le portemanteau juste là, dans le coin, a-t-il expliqué. Le gicleur va se déclencher quand la température de la pièce va atteindre un certain degré. Le gicleur va tout de suite éteindre l'incendie. Et s'il y a une personne inconsciente dans la pièce, elle subira peut-être des brûlures, mais il y a toutes les chances qu'elle ait la vie sauve».
Le gicleur, c'est un peu le fantasme suprême du pompier.
«C'est ni plus ni moins l'équivalent d'avoir un pompier présent sur les lieux en tout temps. Un gicleur en marche permet de limiter les dommages à la pièce d'origine de l'incendie et l'empêche de se propager à la grandeur du bâtiment», image le chef Bonneau.
Il faut avoir vu de ses propres yeux se développer un incendie pour comprendre. C'est hallucinant la vitesse à laquelle les flammes progressent.
Je faisais partie des journalistes qui ont été invités, l'été dernier, à visiter le centre d'entraînement des pompiers de Gatineau à la caserne de Buckingham. On nous a enseigné plein de choses intéressantes. Mais ce qui m'a le plus impressionné, c'est une vidéo qu'on nous a présentée. On y voyait une étincelle enflammer un sapin de Noël. Dans un coin de l'écran, une minuterie égrenait les secondes.
En moins d'une minute, toute la pièce flambait. Les rideaux, les murs, les meubles...
J'avais été soufflé par la vitesse à laquelle le feu se propageait. À tel point que j'avais demandé à l'instructeur si la séquence avait été tournée en accéléré. «Non, c'est en temps réel», m'avait-il dit.
Si les flammes se sont propagées à cette vitesse-là dans la résidence duHavre, pas étonnant que tant de résidents n'aient pas eu le temps de s'échapper.
---
Évidemment, l'idéal serait d'équiper de gicleurs toutes les résidences de personnes âgées.
Pour l'instant, c'est loin d'être la norme. Moins du tiers des 67 résidences privées de l'Outaouais sont équipées de gicleurs, d'après une compilation du registre des résidences de personnes âgées du Québec. À Gatineau, l'obligation est valide depuis 2009 pour toutes les résidences de 10 personnes ou plus.
Les résidences le plus souvent dotées de gicleurs sont peut-être celles qui en ont le moins besoin. On parle des grandes résidences de plusieurs centaines d'unités construites en matériaux non combustibles. Des monstres de béton et de métal. Des résidences comme Cité Jardin, de la Gappe, Village Riviera, le Monastère ont toutes des gicleurs à la grandeur. Seule exception: la Résidence et Château de l'Île, sur Saint-Rédempteur, qui n'avait pas de gicleurs. Mais elle est en train de s'équiper, nous disait-on hier à la Maison du citoyen.
En fait, ce sont souvent les plus petites résidences de 10, 20 ou 30 unités, construites en bois et donc plus vulnérables aux incendies, qui n'ont pas de gicleurs. Leur cas est d'autant plus compliqué que d'installer des gicleurs dans un bâtiment existant coûte une fortune. De 10 à 12$ le pied carré, nous expliquait hier le chef Bonneau, alors que c'est autour de 2,50 le pied carré lorsqu'on les installe dans une bâtisse neuve.
---
On verra bien si Québec se décide à imposer des gicleurs dans toutes les résidences de la province.
Chose certaine, les résultats sont au rendez-vous là où c'est la norme. À Vancouver, l'obligation est en vigueur depuis 1991. Depuis, on n'a rapporté aucun décès à la suite d'un incendie, nous disait hier M. Bonneau.
Mais bon, si ce n'est pas Québec qui oblige tout le monde à se doter de gicleurs, le marché libre pourrait très bien s'en charger.
Avec ce qui s'est produit à l'Isle-Verte, ceux qui magasinent une résidence pour personnes âgées ces jours-ci n'ont qu'une question au bout des lèvres: «Avez-vous des gicleurs ici?»
Les gicleurs vont devenir le fantasme de tout le monde, pas seulement des pompiers.