Le droit de profiter de sa retraite

il y a une chose que les retraités syndiqués de Papier Masson ne pourront jamais se faire rembourser, ce sont les nuits blanches, les antidépresseurs et l'angoisse de la dernière année.
Pendant que la haute direction de Papiers White Birch et le syndicat Unifor négociaient les conditions d'un nouveau régime de retraite, les anciens travailleurs de l'usine vivaient des jours difficiles. Un cauchemar même, pour plusieurs d'entre eux.
Au bord de la faillite, Papiers White Birch a amputé 55% de la pension des anciens travailleurs de Papier Masson à l'automne 2012. Dépendant des cas, la ponction sur les chèques de vieillesse représentait un montant de 1200 à 2400$ par mois. Une fortune pour ces retraités qui croyaient couler des jours heureux après avoir travaillé dur toute leur vie.
La bonne nouvelle c'est que les retraités vont bientôt récupérer la presque totalité de leur pension, plus un manque à gagner rétroactif au 1erdécembre 2012.
Alors oui, cette entente survenue hier est un soulagement pour 175 anciens travailleurs de Papier Masson. Ils pourront recommencer à vivre normalement et, dans bien des cas, à rembourser des dettes qui s'accumulaient de façon inquiétante. L'autre côté de la médaille, c'est que bien des retraités ressortiront terriblement amochés de l'aventure.
Gilles Jetté, qui représentait l'association des retraités syndiqués, en sait quelque chose. Au moins une dizaine d'employés lui téléphonaient chaque soir pour prendre des nouvelles des négos et pour s'ouvrir à lui de leurs problèmes personnels. Certains ont sombré dans la dépression. «Côté émotionnel, c'était vraiment dur. Tu en viens à avoir l'esprit hanté par cela», raconte-t-il.
Mais M. Jetté refuse de se plaindre. Contrairement à d'anciens travailleurs ralentis par des maux de dos, il était encore assez en santé pour travailler. À 67 ans, il s'est mis à accepter de petits boulots ici et là pour joindre les deux bouts. D'ailleurs, il passait une entrevue pour un contrat à la polyvalente, hier matin, quand il a su qu'une entente était survenue. «J'ai dit à l'employeur que ce n'était ni oui ni non pour le boulot, que j'allais y penser un peu avant de donner une réponse.»
Après des mois d'incertitude et d'angoisse, M. Jetté voit enfin la possibilité de profiter de sa retraite.
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Richard Racine, lui, était sur le point de tout perdre. Il n'a plus les moyens de payer ses taxes municipales. À bout de patience, la banque s'apprête à mettre la main sur la maison qu'il habite depuis 34 ans dans le secteur Buckingham. L'entente d'hier va lui permettre de régler ses dettes et de reprendre un train de vie normal. «Les derniers temps, je dormais à peine d'une à deuxheures par nuit en raison de l'anxiété. Je suis épuisé... Maintenant, c'est réglé, c'est ce qui compte», raconte-t-il au bout du fil.
«Ça va changer beaucoup de choses dans ma vie», raconte pour sa part Marcel Lefebvre, un autre retraité. Il va pouvoir remplacer sa vieille voiture. Et partir en voyage sans souci. Lui aussi a eu une pensée pour les boys, ses camarades d'infortune. La gang qui se rassemble au McDo. «Ça nous démontre comment il faut toujours être prêt à faire face aux imprévus dans la vie», a philosophé l'homme de 61 ans.
Toute cette histoire l'a beaucoup ébranlé.
Marcel Lefebvre a passé 40 ans de sa vie à travailler dur, dont 36 ans à Papier Masson. Il adorait son travail. Il s'est laissé convaincre de prendre sa pleine retraite à 57 ans, pour laisser «de la place aux jeunes», Aujourd'hui, il en garde une certaine amertume. Pendant que les jeunes continuaient de toucher leur paye, il voyait sa pension amputée de moitié. «Tu en viens à te demander ce que tu as fait de mal dans la vie», soupire-t-il. Autre source d'inquiétude pour Marcel: il a placé une partie de son argent dans un fonds FTQ, éclaboussé ces jours-ci par les révélations à la commission Charbonneau.
Mais bon, c'est une autre histoire...
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Le drame vécu depuis un an par les ex-travailleurs de Papier Masson fait réfléchir. Surtout à l'heure où on s'interroge sur la solvabilité de nos régimes de retraite au Québec, Les enjeux humains sont énormes. «Le monde, quand tu fouilles dans leur portefeuille, ça fait mal», résume Gilles Jetté.
Et puis, c'est une chose de sauvegarder les régimes à prestations déterminées dans le secteur public. C'en est une autre lorsqu'un régime de ce type relève du privé, comme c'est le cas ici. D'autant plus que le propriétaire de White Birch, Black Diamond, n'a jamais paru très compatissant à l'endroit des retraités de Papier Masson. Le gouvernement du Québec a dû s'en mêler.
D'ailleurs Marcel Lefebvre reste méfiant par rapport à l'entente d'hier. «Je vais tourner la page, mais lentement. Je vais le croire quand je recevrai le chèque», laisse-t-il tomber.
On ne peut le blâmer.