Le cirque Brazeau

Le moins qu'on puisse dire, c'est que Patrick Brazeau a le don de faire parler de lui.
Le sénateur suspendu, qui risque de se faire saisir sa maison à Gatineau, s'est trouvé un nouvel emploi. Depuis mardi, il est gérant de jour dans un bar de danseuses nues du centre-ville d'Ottawa. Comme quoi, il y aurait bel et bien une vie après le Sénat.
Une horde de journalistes l'attendait d'ailleurs à la porte du Barefax Gentlemen's club, hier matin, à dix minutes de marche de son ancien emploi sur la colline parlementaire.
Pour lui demander quoi au juste? Je sais pas. Est-ce qu'on peut vraiment poser une question sérieuse à un hurluberlu pareil?
De toute manière, Patrick Brazeau ne voulait pas parler aux journalistes. Dix minutes avant le début de son quart de travail, il est sorti de nulle part sur la rue York, l'air d'un gangster avec ses lunettes noires sur le nez et ses cheveux lissés en arrière. Il a foncé sans dire un mot à travers la haie de journalistes et s'est engouffré à l'intérieur du bar.
La meute s'est rabattue sur un client qui s'est pointé peu après, sans doute avec l'idée d'aller déguster le buffet du midi annoncé dans la vitrine du bar. Les caméras se sont tournées vers lui et, avec elles, les questions qui tuent. Monsieur le client, qu'est-ce que vous pensez de ça, un sénateur qui se recycle dans le domaine de la danse sociale?
- Ben quoi, faut ben qu'il travaille, a-t-il répondu.
Le bar a ouvert ses portes à 11h30, le client est entré, et nous à sa suite. Le bar se trouve à l'étage. Il y a un plateau de danse au centre, avec un poteau. Des néons mauves, de la musique pop, deux écrans géants qui présentaient du curling olympique. Mais nulle trace du sénateur Brazeau. C'est plutôt l'une des propriétaires de l'endroit, Carmelina Bentivoglio, qui s'est retrouvée au beau milieu d'une mêlée de presse surréaliste.
Elle nous a présenté le sénateur Brazeau comme un banal chercheur d'emploi qui s'est adressé à elle par l'intermédiaire d'un membre de sa famille. Comme n'importe quel employé, il sera soumis à une période d'essai de trois mois. Son travail consistera à planifier les horaires de travail, embaucher et congédier des employés... «La routine habituelle, quoi», a voulu nous convaincre Mme Bentivoglio.
Tellement, qu'elle a cru bon d'insister: «C'est le plus jeune sénateur de l'histoire. Quelque part, ça doit être un gars intelligent (smart guy), non?»
Non, pas nécessairement madame. D'ailleurs, si j'étais vous, je surveillerais son compte de dépenses.
Quand on lui a demandé si tout cela n'était pas plutôt un coup de publicité, elle s'est rengorgée. Juste avant de nous donner, dans le détail, l'horaire de travail de son célèbre employé. De telle heure à telle heure, et de tel jour à tel jour... Tout d'un coup que ça lui attirerait des clients curieux.
Accoudé au comptoir, dans l'ombre, le sénateur Brazeau a suivi la mêlée de presse sans en perdre un mot. «Un boulot, c'est un boulot», a-t-il soufflé à l'oreille d'un collègue de Sun Media qui a rapporté le tout sur Internet. Questionné sur toute l'attention qu'il trouvait encore le moyen de susciter autour de sa personne, Brazeau a simplement répondu: «Je suis habitué».
Il devait rire dans sa barbe, oui. Il a encore réussi à attirer l'attention des médias avec ses singeries. Pour un peu, le cirque Brazeau nous ferait presque oublier que le sénateur en question, nommé pour des raisons partisanes par le premier ministre, doit répondre à des accusations de voies de fait et d'agression sexuelle après avoir été arrêté à son domicile de Gatineau. La GRC a aussi déposé des accusations de fraude et d'abus de confiance contre lui après des révélations sur ses allocations de logement.
Et ça, ce n'est pas drôle du tout.