Donna Tartt

Le Chardonneret, le chaînon manquant de Donna Tartt

Donna Tartt est l'auteure du Maître des illusions (1992), qui l'a propulsée au sommet des palmarès et des ventes en 1992 - entre cinq et 10 millions d'exemplaires, selon les sources - et du Petit Copain (2002). L'Américaine vient de remporter le prestigieux prix Pulitzer pour son troisième roman, The Goldfinch (Le Chardonneret), ce qui le place aux côtés des Raisins de la colère de John Steinbeck et d'Autant en emporte le vent de Margaret Mitchell. LeDroit avait fait une entrevue avec Mme Tartt, en janvier, à l'occasion de l'arrivée en librairies de la version française de son foisonnant roman.
Sur la couverture, un nom: Donna Tartt, auteure américaine qui publie un roman par décennie, se tient délibérément loin des feux de la rampe et accorde des entrevues au compte-gouttes - dans notre cas, par courriel. Et, apparaissant sous du papier d'emballage légèrement déchiré en guise d'illustration sur ladite couverture: Le Chardonneret, celui du peintre flamand Carel Fabritius, petit tableau qui, à lui seul, donne non seulement son titre au troisième pavé de l'Américaine, mais renvoie aussi - et surtout - à l'âme même de son jeune héros, Theo Decker.
«Ma première rencontre avec le tableau a pris la forme d'une copie du XIXe siècle, lors d'une exposition-vente chez Christie's, à Amsterdam (en 2003). J'ai fait une offre par mandat, mais sans remporter l'enchère. Après quoi, je me suis fait un devoir d'aller voir l'original au (musée) Mauritshuis, à La Haye», raconte Donna Tartt.
«J'ai ressenti une telle connexion émotive avec lui que compris que Le Chardonneret était le tableau de mon histoire dès que je l'ai vu», renchérit-elle.
D'un côté, donc, cet oiseau perché sur un anneau de métal fiché dans un mur, peint en 1654 par Fabritius, dont le maître fut Rembrandt et dont on dit qu'il compta Vermeer comme élève.
De l'autre, un ado de 13 ans, qui suit sa mère au musée (vraisemblablement le MET de New York) en attendant de se retrouver avec elle dans le bureau de son directeur d'école à cause d'un écart de conduite.
Deux destins intimement liés par la plume de Donna Tartt. Car, alors que le musée et sa mère sont soufflés par la déflagration d'une bombe terroriste, Theo est incité par un autre visiteur à «sauver» Le Chardonneret des décombres. Cette petite toile, le garçon passera ensuite son temps à la tenir cachée, au gré de ses déplacements qui le mèneront notamment à Las Vegas, où Theo renouera avec son père en plus de se lier à un autre jeune écorché par la vie, Boris.
<p>Dans le roman de Donna Tartt, un garçon emporte avec lui <em>Le chardonneret, </em>toile de Carel Fabritius, à la suite d'un attentat terroriste dans un musée new-yorkais. </p>
Foisonnant de détails, Le Chardonneret de Mme Tartt s'avère un roman initiatique dans lequel Theo apprivoisera l'amour, l'absence, les drogues, le désir d'appartenance, l'amitié, la perte. Tout ça en étant façonné par ce qu'il a vécu le jour de l'explosion, du décès brutal de sa mère aux regards alors échangés avec la jeune Pippa, qui accompagnait justement l'homme qui, au seuil de la mort, remettra à Theo le fameux tableau de Fabritius.
Les chaînes du passé
Aucune cage ne semble retenir l'oiseau. Ni Theo. Chacun vit néanmoins enchaîné: sous le pinceau du peintre, le premier est retenu à son perchoir par une fine chaîne; sous la plume de l'écrivaine, le second est entravé par son sens du devoir et de la loyauté (entre autres envers la famille Barbour, qui l'hébergera quelque temps après la mort de sa mère), par les drogues et l'alcool dont il (ab)use. Son passé pèse lourd sur son présent et son avenir.
«En effet, ce sont là autant de chaînes qui retiennent Theo, et particulièrement celle qui le lie à son passé. Cela dit, l'une des chaînes les plus lourdes à porter pour l'esprit est celle du monde matériel, soutient l'auteure de 49 ans. L'oiseau est une créature ailée, mais il est maintenu prisonnier. Pour moi, c'est là une métaphore de l'âme humaine, et pas seulement celle de Theo.»
Plus encore : si la mère de Theo mentionne que Le Chardonneret représente le «chaînon manquant» entre Rembrandt et Vermeer, Donna Tartt en fait - plus instinctivement que consciemment, semble indiquer l'une de ses réponses - celui entre l'homme que son héros aurait pu devenir et celui qu'il deviendra.
«Je n'avais jamais songé à cette perspective auparavant...», soulève celle qu'on imagine songeuse à l'autre bout du clavier, à cause des points de suspension (les seuls de la «conversation») apparaissant à la fin de sa phrase.
«Mais vous avez raison», convient-elle.
D'Amsterdam à New York
Marquée par son premier séjour aux Pays-Bas à la suite de la publication de son premier roman (Le Maître des illusions), il y a 20 ans, Donna Tartt note ses impressions et observations dans l'un des nombreux calepins qui l'accompagnent toujours. Lentement mais sûrement, elle se laisse porter par l'envie de créer un pont entre Amsterdam et New York : «L'art m'est apparu comme le lien entre les villes.»
Dans la foulée, la destruction par les talibans des bouddhas millénaires de Bâmiyân, en mars 2001, la bouleverse «profondément». «Sans que je puisse déterminer précisément comment cet événement a influé sur ma décision d'écrire sur de telles oeuvres d'art menacées, c'est toutefois la voie que j'ai choisie», explique-t-elle.
Donna Tartt, qui en caressait déjà l'idée, continue donc de développer son «histoire à propos d'un enfant obsédé par un tableau, au point de le subtiliser». Elle savait que, dès lors, la toile «devrait être petite» pour en permettre le vol, tout en cherchant une oeuvre ayant aussi le pouvoir de susciter l'intérêt de son jeune personnage. Elle envisage d'abord un Hans Holbein, portraitiste allemand de la Renaissance. Jusqu'au jour où, il y a 10 ans, elle voit Le Chardonneret pour la première fois.
Quand l'écrivaine apprend ensuite comment l'oeuvre de Fabritius a été sauvée des décombres de son atelier, détruit par l'explosion de la poudrière de Delft en 1654, elle est convaincue de ne pas s'être trompée.
«J'ai été sidérée de réaliser à quel point le parcours du tableau faisait écho à celui de Theo. Lorsque de telles coïncidences surviennent en cours de processus de création, cela permet de croire que vous êtes sur la bonne voie.»