L'autre visage de la corruption

Michel Arsenault n'est pas un homme corrompu. Pas dans le sens de ce qu'on a appris l'an dernier du comportement de certains cadres de la ville de Montréal qui touchaient des cotes sur les contrats accordés à des compagnies liées à la mafia.
Mais ce qu'on a vu, dans le cas de Michel Arsenault, c'est une forme plus insidieuse de trafic d'influence, celle des liens d'amitiés tissés par un entrepreneur intelligent, Tony Accurso, avec des dirigeants syndicaux. Des liens d'amitié auxquels se sont ajoutés des liens d'affaires tellement importants, que le président de la plus grande centrale syndicale au Québec est devenu le collaborateur d'Accurso, et son messager jusque chez Jean Charest et Pauline Marois.
On a toujours dit que la FTQ, contrairement à la CSN, était un syndicat d'affaires. Ça explique en partie le cheminement d'Arsenault. Dans son esprit, les travailleurs sont gagnants si leurs dirigeants syndicaux établissent des relations avec le patronat au lieu de multiplier les conflits ouvriers. Cette philosophie a été renforcée par la création du Fonds de solidarité, qui est devenu le partenaire de nombreuses entreprises québécoises. L'idée, mise de l'avant par Louis Laberge sous Robert Bourassa et Brian Mulroney, est devenue une histoire à succès, à un point tel qu'elle a été copiée par la CSN qui s'y objectait au départ, voyant là un outil de collaboration avec les boss.
Mais le succès du Fonds de solidarité a été la cause de ses malheurs. Avec un capital de plusieurs milliards, il est devenu la proie d'individus liés au crime organisé. Il est également devenu un instrument précieux pour les entrepreneurs comme Tony Accurso, qui a manipulé ou utilisé ses dirigeants au profit de ses entreprises.
Il était pitoyable, cette semaine, d'entendre Michel Arsenault tenter de justifier ses vacances sur le bateau d'Accurso. D'apprendre qu'il avait tardé pendant des mois avant de retourner des boucles d'oreilles de 12 500 $ données à sa femme par Accurso. Ou encore de le voir expliquer comment il avait fait appel à Accurso pour rénover sa maison, pour maquiller ensuite cette affaire à cause des enquêtes journalistiques.
Ce qu'on a vu là, c'est un syndicaliste qui s'est laissé séduire petit à petit par la richesse et le bagout d'un entrepreneur habile, au point de devenir son valet de pied.
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On ne doute pas de l'importance du Fonds de solidarité de la FTQ dans l'économie québécoise. Mais on comprend que l'ampleur de son bas de laine a attiré les requins, et corrompu certains de ses dirigeants. Selon un ancien de la commission Cliche, qui suit ce dossier avec intérêt, il est évident qu'il faudra retirer la FTQ de la gestion du Fonds de solidarité. « Quand il n'y a plus de fromage, les rats s'en vont », m'a-t-il déclaré.
L'interrogatoire d'Arsenault par l'avocate Estelle Tremblay sur le deal avec Claude Blanchet, le conjoint de Mme Marois, a bien démontré que l'investissement du Fonds dans la compagnie de Claude Blanchet n'avait rien à voir avec son désir de bloquer une enquête sur la construction. Cet investissement a été effectué avant le retour de Mme Marois en politique. Arsenault a cru plus tard que ce deal lui donnerait un levier auprès de Mme Marois, mais les faits démontrent qu'il n'a pas été en mesure de l'utiliser.
Quant à Jean Charest, ce qu'on a appris cette semaine ne méritait pas un tel tabac. Un lobbyiste s'en vante de lui avoir remis en mains propres un chèque de 3000 $ pour son association de comté. Charest a nié le tout. Ce n'est pas la première fois qu'on verrait un lobbyiste se vanter de ses accès privilégiés aux politiciens. Mais même si c'était vrai, le don était légal, puisqu'il respectait la limite de 3000 $ prévue à l'époque par la loi.