Brit Rodemund, Clément Layes et Anne Plamondon

L'art du solo de danse en «Face à face»

Laboratoire du mouvement pour recharger ses batteries ou étape solitaire nécessaire dans l'évolution d'une carrière, la figure du solo dominera la deuxième édition de la série Face à face initiée l'an dernier par le département de danse du Centre national des arts (CNA). Quatre artistes d'Allemagne, du Canada et du Royaume-Uni ont choisi la forme minimale comme écrin de leur création. C'est parti pour une semaine de représentations à la Cour des arts et au Studio du CNA, couronnée par le samedi marathon (8 février) où il est possible d'assister aux quatre solos programmés en un après-midi.
Brit Rodemund
Qui est Helena Waldmann ? Née en 1962, elle a marqué la scène chorégraphique berlinoise par son style ébouriffant, démontrant que la danse n'est pas seulement une question de mouvement, mais aussi de position socio-politique. Dans sa pièce Get a Revolver, elle examine le rôle de l'oubli et confie l'interprétation à Brit Rodemund, une ballerine classique ayant sauté le pas de la danse contemporaine en l'an 2000. Pour son premier solo intégral, la danseuse raconte le vertige d'être seule en scène pendant une heure.
« Chaque seconde, on sent que la concentration du public est portée sur soi, ce qui n'est pas le cas des pièces dansées à plusieurs, soutient-elle. J'en ressens une plus grande appréhension, mais une plus grande liberté aussi. On ne compte que sur soi, on ne dépend pas des autres, la dynamique est complètement différente .»
Dans ce partenariat de création réduit à son plus simple équipage - un chorégraphe, un interprète - le rôle de chacun demeure toutefois perméable. Brit Rodemund se défend de n'être qu'exécutante : « Je propose, elle dispose », résume la danseuse au sujet de ses improvisations qui ont apporté matière corporelle au spectacle.
Il arrive toutefois que la communication entre chorégraphe et interprète s'emberlificote en faux pas : « Il y a eu des moments qui m'agaçaient, avoue Brit Rodemund. Elle pouvait changer radicalement de direction et je ne voyais pas du tout où elle voulait en venir. À d'autres moments, au contraire, elle m'a beaucoup aidée. Notamment lors d'une scène de masturbation qui me rendait vraiment mal à l'aise. »
Les chorégraphies d'Helena Waldmann ne sont pas seulement des propositions scéniques hautement singulières ; elles sont réputées pour devenir des événements théâtraux qui confrontent le spectateur à ses propres préjugés.
« Dans ce solo, le message est d'autant plus clair qu'Helena utilise mes bases en danse classique pour casser les lignes traditionnelles et représenter la perte de mémoire. »
À voir à la Cour des arts vendredi et samedi prochain.
Ses choix de solo
« Pina Bausch, assurément. J'avais toujours pensé qu'un danseur ne pouvait plus se produire en vieillissant, surtout un danseur classique. J'avais 19 ans, et je découvrais avec Pina Bausch des corps plus matures sur scène qui exprimaient des choses singulières, inaccessibles aux jeunes danseurs. »
Clément Layes
Il danse, un verre d'eau en équilibre sur la tête, transforme les objets en concepts philosophiques et perpétue de façon audacieuse une certaine idée de la « danse-théâtre ». Clément Layes a d'abord étudié le cirque à Lyon avant de se lancer dans une carrière de danseur et travailler notamment au côté du chorégraphe Boris Charmatz. En 2008, il fonde sa compagnie à Berlin, Public in Private, et se lance dans l'aventure du solo deux ans plus tard. Une forme qui s'imposera peu à peu au cours du processus de création.
« Initialement, nous étions un quatuor puis un duo, raconte Clément Layes. Les autres interprètes impliqués sont partis, je me suis donc retrouvé seul à la fin car nous éprouvions de la difficulté à travailler ensemble. Je devenais libre, détaché de toute question de négociation et de compromis inhérente au travail collectif.»
La pièce Allege, qu'il qualifie de fondamentale dans sa carrière - « elle m'a permis de découvrir les enjeux majeurs de mon travail » - questionne la façon dont on perçoit les objets et la représentation que l'on s'en fait.
« Enfants, on nous apprend qu'un verre est un verre, qu'il ne faut pas renverser de l'eau ou monter sur la table. J'ai choisi de faire tout le contraire, décoche fièrement le chorégraphe. Je fais redécouvrir les objets quotidiens indépendamment de leur fonction usuelle. »
Depuis la création d'Allege, en 2010, Clément Layes a multiplié les collaborations à plusieurs, mais avoue qu'il se remettrait volontiers à concocter un nouveau solo.
« Seul, on peut prendre le temps de laisser les choses advenir, remarque-t-il. Mais cela signifie aussi que sur scène, aucune erreur n'est permise. » Allégé mais peu soulagé.
Un solo qui l'a marqué
« Une performance du circassien Johann Le Guillerm. Il dompte les objets, c'est magnifique et ça m'a beaucoup nourri. »
Anne Plamondon
Elle ne l'avait jamais fait. Ni au sein de RUBBERBANDance, compagnie montréalaise qu'elle codirige avec Victor Quijada, ni au côté de Crystal Pite avec qui elle collabore régulièrement. Cela faisait huit ans que la chorégraphe et interprète Anne Plamondon attendait le déclic pour son premier solo. « J'y songeais mais le projet n'était pas mûr, raconte-t-elle. Quand j'ai trouvé le sujet, j'ai senti que j'étais prête à le faire .»
Encouragée en 2012 par l'Agora de la danse qui s'intéresse à ce nouveau défi et le coproduit, Anne Plamondon opte pour une chorégraphie risquée en explorant les méandres de la maladie mentale, et plus précisément la schizophrénie de son père. 
« C'était un choix si personnel que je savais de quoi parler, je pouvais enfin me plonger entièrement dans la création, m'engager à 100 % sans me perdre dans la peine, explique-t-elle. Je me sentais assez solide pour m'emparer de ce souvenir sans que l'acte de création ne vire à la thérapie .»
Pour son premier essai, la chorégraphe fait appel à l'oeil avisé de Marie Brassard, rompue maintes fois à l'art délicat du solo : « J'ai d'abord pensé cette forme comme un acte égoïste, avoue la danseuse. Marie m'a aidée à faire tomber certains jugements, à me concentrer sur l'oeuvre .»
La danse devient une aventure du quotidien à se réapproprier. Anne Plamondon s'impose un régime chorégraphique auquel elle n'est pas habituée, passe de longues heures, seule, en studio, se discipline pour plancher sur son projet dès que le temps libre des tournées le lui permet. La pièce Les mêmes yeux que toi finit par prendre forme autour de la réalité trouble de la maladie mentale par le biais de trois personnages, tous interprétés par la même danseuse.
« Il faut bien avouer qu'une fois franchi le saut du solo, on ne peut plus ignorer qu'on a goûté à cette liberté-là, assure-t-elle. D'un autre côté, j'ai pris conscience que j'aimais, par-dessus tout, le contact avec les autres interprètes, la communication entre nos danses, nos corps. Paradoxalement, le solo m'a fait réaliser à quel point je trouvais le travail collectif si riche .»
Ses choix de solos
« Marie Brassard dans son premier spectacle solo, Jimmy, créature de rêve, en 2001. Sa capacité de passer d'un état à un autre, sa présence sur scène qui n'avait besoin d'un second interprète m'avaient beaucoup impressionnée.
« Margie Gillis découverte au Grand Théâtre de Québec à 12 ans. C'était vraiment quelque chose ! Elle m'a beaucoup inspirée par la suite dans mon travail. »
À voir absolument
Rising, du jeune danseur kathak Aakash Odedra. Il s'agit de quatre solos composés spécifiquement pour lui par trois chorégraphes contemporains, et non des moindres : Akram Khan, Sidi Larbi Cherkaoui et Russell Maliphant.