L'âme d'une collection

C'est un beau monsieur que je voulais vous présenter. Un monsieur d'un certain âge qui a vu plus de 80 printemps.
Il est passé au Droit la veille du jour de l'An. On a jasé brièvement et nous nous étions donné rendez-vous cette semaine. Mais avant-hier, il a tout annulé.
Parce qu'il a peur.
Il est collectionneur de timbres. Philatéliste depuis toujours. Il a même enseigné la philatélie dans une école secondaire de la région pendant plusieurs années, à l'époque où on enseignait la philatélie.
Son impressionnante collection qui compte plus d'un million de timbres, c'est son arrière-grand-père qui l'a débutée. Son grand-père et son père se sont ensuite mis de la partie. Et cette collection a grandi de génération en génération pour atteindre aujourd'hui une valeur quasi inestimable.
Je ne connais rien à la philatélie, mais j'aurais tout de même bien aimé jeter un coup d'oeil sur des timbres datant des années de l'arrière-grand-père de cet homme de plus de 80 ans.
Et j'aurais bien aimé jaser plus longuement avec ce dernier parce qu'il me paraissait comme un homme fondamentalement heureux qui aurait bien des choses à raconter sur la vie.
Mais notre rencontre a été annulée. Il a changé d'idée. Parce qu'il a peur.
Peur de quoi?
Peur des voleurs. Une peur bleue de se faire piquer sa précieuse collection.
«Après notre rencontre au Droit, m'a-t-il raconté au bout du fil, j'ai mentionné au président de mon club de philatélie que j'allais bientôt faire l'objet d'un reportage dans votre journal. J'étais bien content de lui annoncer ça. Mais il m'a fortement recommandé de ne pas le faire.
- Mais pourquoi pas?, lui ai-je demandé.
- Parce que les deux derniers membres de notre club qui ont fait l'objet d'un reportage dans les médias se sont fait voler leur collection de timbres dans les jours qui ont suivi.
- Vraiment?
- Oui. Le premier, c'était à la suite d'un reportage dans le Citizen. Et il y a quelques mois, un autre a fait l'objet d'un reportage à la télé et, deux jours plus tard, il s'est fait voler sa collection chez lui. Je ne voudrais pas que la même chose m'arrive. Je ne sais pas ce que je ferais si je perdais ma collection.»
Je lui ai dit que je comprenais très bien et que je ne voudrais pas qu'un malheur lui arrive.
Oui, j'aurais pu préparer ce reportage, mais sans photo de monsieur et en lui donnant un nom fictif, s'il avait accepté. Mais son témoignage aurait pu donner des indices sur son identité, craignait-il.
Puis de toute façon, l'histoire, selon moi, c'était lui. C'était ses yeux qui s'illuminent quand il parle de sa passion. C'était son sourire de satisfaction devant son imposante collection. Et d'écrire 900 mots sur une collection de timbres sans donner une âme à cette collection ne m'intéressait guère. J'ai donc laissé faire et j'ai dit à monsieur que je comprenais.
Mais entre vous et moi, chers lecteurs, j'avoue que je ne comprends pas vraiment.
Oui, je comprends sa peur. Elle est tout à fait justifiée.
C'est le culot qu'il faut pour voler un homme de 80 ans (ou de tout âge) que je ne comprends pas et que je ne comprendrai jamais. C'est cette indifférence totale à l'égard d'autrui. C'est ce «plaisir» du gain facile en ruinant la vie d'un autre.
C'est ce que je ne comprends pas.
Et qui est le plus crétin dans tout ça? Le voleur ou la personne qui achètera la collection de ce voleur?
Quel est le plaisir de posséder une collection de timbres ou de quoi que ce soit que vous avez... achetée?
Une collection, c'est une vie. C'est plein de moments, de souvenirs et d'histoires à partager et à raconter. C'est ça une collection. Ce n'est pas quelque chose qu'on achète sans avoir levé le petit doigt pour ensuite s'en péter les bretelles.
Et quand on sait ou qu'on doute d'où provient cette collection et qu'on ne pose pas de questions avant de l'acheter, on devient selon moi aussi crapule que le voleur, sinon plus.
On parle ici d'une collection. Mais on pourrait parler de plein d'autres choses. Comment peut-on acheter un objet volé en sachant ou en doutant que cet objet a été volé?
C'est tout ça que je ne comprends pas et que je ne comprendrai jamais.
Mais je suis naïf. Et je le serai toujours, je crains.
***
Les Kuba
Vous avez été (très) nombreux à m'écrire ou m'appeler pour venir en aide à la famille Kuba, cette famille de neuf enfants de Gatineau qui a tout perdu dans un incendie dix jours avant Noël.
Je vous ai parlé de cette famille de réfugiés dans ma chronique de samedi dernier.
Pour faire un don aux Kuba, vous devez communiquer avec Denis Laberge, au denis.laberge@videotron.ca
Je vous reparlerai de cette famille et des dons reçus dans une prochaine chronique.