La procrastination

Voilà des semaines et des semaines que je reporte à plus tard la rédaction de cette chronique.
L'entrevue est faite depuis des mois. Je me suis documenté à fond, j'ai recopié mes notes au propre, j'ai même amorcé quelques ébauches.
Mais je n'ai encore rien écrit dans le journal. Rien. Parce que... parce que j'avais de maudites bonnes excuses, bon.
Il y avait toujours un sujet d'actualité plus urgent à traiter.
Puis il y a le manque de temps, ce fléau de notre époque.
Et je ne vous parle pas du défaut d'inspiration, de la fatigue, du stress.
Terrible, le stress.
Bref, j'avais toujours d'excellentes raisons de remettre à plus tard cette chronique sur... la procrastination.
La procrastination qui est, comme chacun sait, la faculté de remettre à demain ce qu'on peut faire aujourd'hui.
Je suis champion là-dedans. Enfin, j'étais.
Parce que je suis guéri.
Youpi.
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D'ailleurs, j'ai senti tout de suite que j'allais le haïr ce gars-là.
Il se trouve que l'un des grands experts actuels de la procrastination est un professeur de l'Université Carleton.
Il s'appelle Timothy Pychyl (qu'on prononce pitch-il).
Bien sûr, lui, il ne procrastine jamais. Il s'en excuse presque.
«Ce n'est pas que je suis plus vertueux. Mais je ne peux échapper à mes connaissances», dit-il.
Il sait trop bien que la procrastination est basée sur un mensonge qu'on se fait à soi-même.
Lorsqu'on a compris ça, il devient très difficile de se berner soi-même.
C'est pour ça que je le déteste. Je ne peux plus me raconter d'histoire.
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La procrastination est un phénomène si répandu que des chercheurs s'y intéressent depuis au moins les années 1960.
Les scientifiques ont découvert qu'elle se fonde sur une illusion. L'illusion que demain, oui, demain sera une meilleure journée.
Pour cesser de fumer, pour faire le ménage, pour remplir ce satané rapport d'impôt...
Pour des chercheurs comme le professeur Pychyl, cette tendance à remettre à plus tard s'explique du fait que notre cerveau considère le moi du lendemain comme un parfait étranger.
Voilà pourquoi on lui refile, sans trop hésiter, les tâches les plus désagréables.
Le hic, évidemment, c'est que ça ne marche jamais.
Le moi du lendemain n'est plus le moi du lendemain rendu au lendemain.
Il redevient le moi du présent et ça le fait aussi suer que la veille de passer la tondeuse ou de payer ses factures.
Et comme il a une journée de moins pour s'acquitter de sa tâche, ça implique un stress accru.
Un mauvais calcul, quoi.
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Tout ça a l'air innocent, mais ça ne l'est pas.
Prenez ces jeunes qui s'intéressent si peu à leurs régimes de retraite et qui commencent à économiser sur le tard. Ici aussi, c'est le cerveau qui traite différemment le moi présent du moi futur. D'ailleurs, les compagnies d'assurances s'intéressent de près aux travaux du DrPychyl.
Tout comme certains groupes écologiques.
C'est que le même raisonnement qui s'applique aux individus pourrait très bien s'appliquer à des populations entières. Comme collectivité aussi, on procrastine. Dans le cas des changements climatiques, par exemple.
La fonte des glaciers, les gaz à effet de serre, les inondations, les tornades... On nous promet des bouleversements importants. Mais vous voyez quelqu'un paniquer, vous? Notre moi présent refile le tout à notre moi futur. À nos enfants et nos petits-enfants. Autant dire à des étrangers...
M. Pychyl a trouvé un moyen efficace pour contrer la procrastination.
Il résume cela en une phrase: Just get started.
Allez, un petit coup de coeur, on commence. Sans trop réfléchir.
Voilà, je suis guéri.
La preuve, j'ai enfin écrit cette chronique.