La philathropie au musée

L'article du collègue Philippe Orfali dans LeDroit d'hier sur la « générosité » de l'Association canadienne des producteurs pétroliers (ACPP) à l'endroit de certaines de nos institutions publiques est à la fois source d'inquiétude et de malaise. Il ne faut pas en sous-estimer les effets pernicieux.
Il n'est pas question ici de nier à l'industrie pétrolière le droit de s'afficher et de partager ses ressources sur la place publique. Elle y a le même droit que toutes les entreprises ou associations qui appuient des organismes, des institutions, des causes, des concerts, des expositions ou des événements de toute nature. Elles le font pour une multitude de raisons qui relèvent à la fois de la visibilité, de la publicité, de la bonne conscience et de l'engagement social. Elles sont sollicitées de toute part, et avec grande insistance, pour contribuer financièrement au succès, au maintien et à la survie d'une kyrielle d'activités dans le domaine public et parapublic.
Toutefois la question doit se poser. Jusqu'où une institution publique doit-elle accepter l'appui financier d'un commanditaire dans la poursuite de sa mission ? Ainsi le Musée canadien de l'histoire (auparavant le Musée des civilisations) annonçait l'an dernier que l'Association canadienne des producteurs pétroliers deviendrait son principal partenaire des expositions spéciales et de la programmation pour les cinq prochaines années. D'ailleurs le communiqué conjoint émis par le Musée et l'ACPP le 25 novembre dernier précise que l'Association, « grâce au soutien financier de l'industrie des sables bitumineux du Canada, sera le partenaire national officiel de l'exposition 1867 et de la programmation qui y sera associée. »
Les politiciens ainsi que les porte-parole des commanditaires et des institutions publiques auront beau vouloir calmer le jeu et faire profession d'indépendance et de non-ingérence, il n'en demeure pas moins qu'il y aura toujours apparence de risque d'intervention. C'est pourquoi, il est de notre devoir de pointer du doigt une dérive qui nous semble dangereuse, qu'importe les assurances qui sont données. Grand bien leur en fasse de ne pas influencer le contenu des expositions. N'empêche que les responsables, publics et privés, ne sont pas des eunuques du contenu. Ils savent pertinemment d'où viennent le beurre et l'argent du beurre. Il ne faudrait pas prendre les contribuables pour des valises.
Nous sommes fiers de nos musées et de la place qu'ils occupent dans la trame culturelle de notre pays. Il est de notre devoir de pointer du doigt tout facteur qui en menace l'intégrité et la crédibilité. La philanthropie de l'industrie pétrolière n'est pas que générosité, altruisme et ouverture. Elle est une opportunité à saisir, une façon d'être et de paraître. On doit toujours se demander quel est l'intérêt véritable d'une industrie, quelle qu'elle soit, de manifester ainsi son appui corporatif et l'argent de sa commandite, si ce n'est pour se montrer sous un jour favorable et s'attirer les faveurs du public. Il y a là son « intérêt ».
Quant aux institutions publiques, comme les musées, elles sont à la merci de besoins toujours grandissants de financement public et privé. L'article du Droit sur les commandites de l'industrie pétrolière démontre l'omniprésence d'une industrie qui a des goussets bien remplis et un désir avoué de se manifester sur la place publique. Pas question d'influencer le contenu ? Soit. Il n'en demeure pas moins que nos réserves sont légitimes. L'industrie des sables bitumineux joue un rôle prépondérant dans l'économie canadienne. Nous ne la remettons pas en question. Bien au contraire. Par contre, nous croyons que son bilan environnemental soulève des interrogations qui mettent son titre de « commanditaire présentateur national et partenaire officiel » sur la place publique et soulèvent un malaise.
La « générosité » commanditaire de l'industrie du pétrole est bienvenue par nos institutions publiques. Nos questionnements le sont tout autant.