Xavier Dolan pendant le tournage de Tom à la ferme 

La peine et la souffrance de Tom à la ferme

Xavier Dolan a «eu un coup de coeur pour la pièce» Tom à la ferme, qu'il s'est empressé d'adapter au grand écran. Bien lui en prit: son film, qui sort au Québec le 28 mars, a notamment décroché le prestigieux prix de la critique lors de la 70e Mostra de Venise, et la comédienne Lise Roy, qui reprend à l'écran le personnage d'Agathe, rôle second mais névralgique, a été récompensée par le Vancouver Film Critics Circle en janvier.
Xavier Dolan a dû déthéâtraliser Tom à la ferme, à quatre mains avec son auteur, Michel-Marc Bouchard (Les Feluettes, Les muses orphelines).
Dans la pièce originale, se superposait aux dialogues une narration, « une sorte de réflexion-monologue intérieur de Tom, qui n'avait carrément pas sa place ici. Michel-Marc était complètement d'accord pour oblitérer cette partie », amorce le cinéaste, qui a eu 25 ans jeudi, et signe là son quatrième film.
« On a choisi une fin complètement différente au cinéma », illustre Xavier Dolan.
En « homme très intelligent, cérébral, lettré, [mais] sans susceptibilité vis-à-vis de son texte », le dramaturge « est capable de faire rapidement le deuil, au lieu de s'enorgueillir de certaines tournures de phrase », dit M. Dolan.
Comme Michel-Marc Bouchard « vient de la [campagne], il y a un côté très agricole dans sa façon de penser et de dialoguer ; un côté "petit garçon de région" que je comprends parce que j'ai moi aussi été élevé en région, six mois par année, dans mon enfance. »
La relation orageuse entre les deux protagonistes masculins, Tom (Xavier Dolan), le citadin homosexuel, et Francis (Pierre-Yves Cardinal), le fermier plein d'animosité, est traitée comme un corps à corps, suggérant une sexualité métaphorique.
« C'est une pièce sur l'intolérance, mais aussi sur la sensualité et la sexualisation de la violence. Sur la manière dont une personne endeuillée peut avoir ses perceptions brouillées par la peine et la souffrance. »
« Tom se soumet volontairement au jeu de rôle malsain. Il se sent coupable de la mort de son chum, alors il recherche la violence que lui impose Francis, car il la voit comme une conséquence ! » poursuit-il. Cette relation sado-maso lui permet non seulement de « devenir quelqu'un d'autre - donc oublier qui il est, et la souffrance qu'il porte en lui », mais aussi de « trouver la rédemption qu'il recherche. »
Pour son tout premier thriller, Xavier Dolan s'est imposé la sobriété stylistique. « Le moins de manières, d'effets de style et de ralentis possible. Je me suis dit que le plus simple serait le mieux et le plus effrayant. »
Une « idée » formelle a toutefois émergé : « Chaque personnage a son close-up, puis hop, on lance la scène. Et plus la tension monte, de scène en scène, plus les close-ups se resserrent, jusqu'à l'implosion, où [...] les personnages sont cadrés du sourcil à la lèvre inférieure. »
Son idée originale était de faire un film sans musique, afin d'entretenir le « climat anxiogène » par un « niveau de silence angoissant ». Mais au montage, « pour que le film fonctionne », il s'est mis à « tapisser les images de Philip Glass, Hans Zimmer, Howard Shore, Alexandre Desplats ». « Là, je me suis rendu compte que j'avais besoin d'un compositeur, et vite ! »
Songeant à La Vie des autres, il a approché le compositeur Gabriel Yared.
Agathe, du théâtre au cinéma
La transition au grand écran de cette pièce signée Michel-Marc Bouchard s'est fait sans heurt pour Lise Roy, qui interprétait déjà le personnage d'Agathe sur les planches, dans la mouture originale mise en scène par Claude Poissant.
MM. Poissant et Dolan, estime la comédienne, « se rejoignent dans une sorte de désir de dépouillement. On n'était pas dans le jeu extérieur, le fla-fla ou la séduction du spectateur, mais au contraire dans l'austérité. Et ils ont tous deux un souci fabuleux du détail », dit-elle,notamment impressionnée par leur « minutie dans le travail avec le corps ».
« Au départ je l'ai trouvée très étrange, Agathe. Elle ne ressemblait pas aux personnages féminins de la dramaturgie québécoise, qui sont très exubérants, émotifs, forts... Là tout est dans la retenue, dans le vacarme intérieur. »
Ses silences, argue la comédienne, permettent d'installer un doute dans l'esprit du spectateur, qui se demande constamment si elle ignore vraiment, ou feint d'ignorer, le secret de son fils décédé, tandis qu'autour d'elle, tous s'emploient à mettre en scène un mensonge.
Puiser dans sa mémoire
« Agathe est en train de mourir dans cet environnement devenu hostile. C'est quelqu'un qui s'est retrouvé dans une vie extrêmement dure - c'est exigeant, le travail de la ferme - entourée de gens 'bruts', qui sont à mille lieues de ce qu'elle ressent. » 
Enfant, Lise Roy a « passé des étés complets à traire les vaches, rentrer le foin et récolter les patates ». « Pour la première fois de ma vie, j'ai pu puiser dans cette mémoire. »
L'austérité d'Agathe vient du fait qu'« elle a dû refréner tout le raffinement et la douceur qu'elle pouvait [seulement] se permettre avec son plus jeune fils. Elle ne pourra plus jamais le tenir dans ses bras, et elle est prise avec un sentiment de culpabilité. Le plus terrible, c'est qu'elle n'a, dans son entourage, personne avec qui vivre sa douleur, car il est devenu impossible d'éprouver de l'affection pour le fils qu'il lui reste».
Lise Roy reconnaît qu'Agathe porte une partie de responsabilité dans la violence qui habite son fils. « À force de refuser toute affection à son fils aîné, Agathe [l'a condamné] à devenir une bête. L'exonérer de tout blâme serait faire la même bêtise, un mensonge à l'envers. »
Mais combien de temps va-t-elle pouvoir se taire et subir le mensonge qu'on lui impose, demande la comédienne, alors que l'arrivée de Tom, inéluctablement, « va permettre à Agathe d'assembler les morceaux du puzzle ».