À cause des choix artistiques, souvent considérés osés, voire indécents, de Guy Bérubé, La Petite Mort a longtemps été «le mouton noir de la communauté artistique d'Ottawa», reconnaît le directeur des lieux, qui avoue avoir calmé ses ardeurs.

La nouvelle vie de La Petite Mort

Désormais branchée sur l'international, plus que sur la région d'Ottawa-Gatineau, la galerie d'arts La Petite Mort s'apprête à accueillir à partir du 1er août les travaux de l'artiste chilien Felipe Bracelis en même temps que les plus récents clichés de Whitney Lewis-Smith.
Dans A Collection of Natural Fascination, la photographe redonne vie de singulière façon à des collections privées de toutes sortes - insectes, minéraux, faune, etc. - en privilégiant les grands formats et les compositions complexes. «Ses photos ont parfois l'aspect de tableaux de la Renaissance», souligne le propriétaire de la galerie, Guy Bérubé, en avouant que sa collection d'animaux empaillés - laquelle toise le visiteur par-dessus son bureau - aura d'ailleurs servi d'objet d'inspiration à Mme Lewis-Smith.
Avant tout photographe et vidéaste, Felipe Bracelis «croyait qu'il était photographe, mais en fait, il est peintre», tranche M. Bérubé, sourire en coin. Admiratif de deux toiles qu'avait 'accidentellement' réalisées le Chilien, M. Bérubé lui a aussitôt commandé une exposition de peintures, «pour le sortir de sa zone de confort». Et voilà M. Bracelis invité «en résidence» à Bowman, dans la Vallée de la Lièvre, grâce aux conrtacts du galeriste.
Le Chili et le monde
Intitulée Creatures I Saw, la série d'oeuvres peintes de M. Bracelis représente aussi une étape concrète de l'Independent Residency Initiative, un des nombreux projets de collaborations que la galerie ottavienne a mis en place avec le milieu artistique chilien.
Ces dernières années, M. Berubé récolte les fruits de sa réputation outre-frontières: «Il a longtemps fallu que je me prouve, mais aujourd'hui, j'ai le respect du milieu». «On a largement contribué à mettre Ottawa sur la map, en terme de visibilité artistique», se félicite-t-il, en expliquant que La Petite Mort est «devenue une attraction touristique depuis que son nom se retrouve dans plein de guides touristiques et de blogues à travers le monde», soutient-il.
Indéniablement, La Petite Mort a tissé des partenariats fructueux au Chili, de Buenos Aires, à Valparaíso en passant par Santiago, exposant notamment les toiles de ses artistes au Centro Experimental Perrera Arte.
Au Parque Cultural de Valparaíso, gigantesque centre culturel situé à deux pas de l'ancienne principale prison du régime Pinochet, le galeriste, ses collaborateurs et l'auteur d'Ottawa Adam Barbu ont entamé le projet Disciples, qui vise à «écouter les voix de ceux qui ont survécu» aux exactions de la dictature. Pour aider à «guérir les plaies», ils consignent cette parole dans un livre parsemé de portraits photographiques, explique M. Bérubé. «C'est un lieu émouvant et impressionnant», dit-il, encore bouleversé par sa visite de la prison, dont les murs s'entêtent à afficher - même après d'importantes rénovations - les traces poétiques et artistiques laissées par les milliers de détenus, souvent disparus.
Réputation sulfureuse
Ateliers, expos projets de résidences... les tentacules artistiques de La Petite Mort Gallery s'étendent désormais à New York, Buenos Aires, Mexico City et Amsterdam.
Le 20 septembre, lors de la prochaine Nuit Blanche Ottawa, La Petite Mort aura le «privilège» de diffuser dans sa vitrine une vidéo d'un artiste textile et performeur de réputation internationale, l'Américain Nick Cave, illustre M. Bérubé.
À cause des choix artistiques, souvent considérés osés, voire indécents, de M. Bérubé, La Petite Mort a longtemps été «le mouton noir de la communauté artistique d'Ottawa», reconnaît le directeur des lieux, qui avoue avoir calmé ses ardeurs - pas en cédant à la censure, mais parce que ce qui l'émoustille a changé avec le temps. Il a aussi cessé de «s'éparpiller».
«Il y a plus de nudité au Musée des Beaux-Arts du Canada que dans ma galerie, et ça fait quelques années que les policiers ne sont pas passés pour me dire d'enlever une toile de la vitrine. Aujourd'hui, je ne suis plus que le mouton gris», rigole celui qui a étudié la photo au College Algonquin, avant de partir vivre et travailler en Europe et à New York, accumulant assez d'expériences dans le domaine pour ouvrir sa propre galerie, en 2004.
S'il a mis un frein à la réputation sulfureuse de La Petite Mort, disons que ses goûts ne sont pas encore tout à fait mainstream, à en juger par l'exposition collective Flesh Garden [Jardin de chair], qui trônait sur deux pans de mur de sa boutique ces derniers jours. Des visions du corps, présentées parfois en gros plan, comme ce mamelon. Le galeriste a récemment été présenter cette série de toiles à Amsterdam, «dans un bordel abandonné du Red Light District», en partenariat avec le magazine hollandais Mimik.
Rien de très érotique, mais on conserve une approche subversive de l'art. Idem pour Shoot me please, qui, sur l'autre mur, réunit [jusqu'à demain] une dizaine de «peintures sur affiches-cibles de tir vintage» signées Peter Shmelzer. De Kim-Jong Il à Vladimir Poutine en passant par le maire Rob Ford - tous armés - l'artiste a tiré les portraits-clins d'oeil de «personnalités qu'on aime haïr», indique M. Bérubé, bien conscient qu'«on n'accroche pas cela au-dessus de n'importe quel sofa».
Business
Il dit vouloir «continuer à pousser les projets et les résidences d'artistes à un niveau international» et aimer «rendre les gens heureux» en ouvrant parfois son espace aux artistes en herbe, gratuitement, à travers les Hit & Run, des expositions-éclair de 24h, mais le galeriste n'est pas un rêveur.
«Mon but, ce n'est pas juste de faire rire, pleurer ou bander [les gens qui poussent la porte de sa boutique, par pure curiosité]. Une galerie, c'est une business, pas un endroit pour prendre un verre: il faut que les gens achètent, qu'ils comprennent que c'est par ce geste qu'on récompense l'effort et l'originalité», insiste celui qui, désormais «cherche moins des artistes que des collectionneurs» et qui réalise 70% de ses ventes grâce à Internet.