La mort des éloges

Comme la grande majorité des gens de ma génération, je n'assiste plus à la messe du dimanche à l'église de mon quartier.
Quand j'étais enfant, la messe du dimanche était obligatoire. Je devais y aller, je n'avais pas le choix. C'était ça ou l'enfer jusqu'à la fin de mes jours.
Mais les temps ont changé, la société a évolué pour le meilleur et pour le pire, et on s'est éloigné de l'église pour toutes sortes de raisons.
Il y a cependant deux choses qui me ramènent parfois à l'église, deux événements: les mariages et les funérailles.
Les mariages pour célébrer avec les deux amoureux cette journée dont ils se souviendront toute leur vie, pour le meilleur ou pour le pire.
Et les funérailles pour apporter un peu de réconfort et de compassion à ceux qui ont perdu un proche, et pour dire un dernier adieu à quelqu'un qui, à sa façon, a touché notre vie pendant son passage dans ce monde.
Un dernier adieu. Un dernier merci. Un au revoir. Et quelque part, un rendez-vous...
Et selon moi, le moment le plus touchant et le plus important lors d'une liturgie funéraire, c'est lorsqu'un proche du défunt prononce un discours ou un témoignage pour rendre hommage et faire l'éloge de celui ou celle qui nous a quittés pour aller nous attendre de l'autre côté.
Souvenez-vous des funérailles télévisées de l'ancien premier ministre canadien Pierre Trudeau à la Basilique Notre-Dame de Montréal. De quel moment précis vous souvenez-vous? Exactement. Du touchant et émouvant témoignage prononcé par son fils Justin.
Ces moments sont précieux. Ne serait-ce que pour se souvenir une dernière fois des sourires, des rires, des joies - et parfois des peines - que nous avons partagés avec la personne qui nous a malheureusement quittés. Un dernier adieu, disais-je. Un dernier «merci d'être passé dans ma vie».
Ces discours et ces éloges n'ont rien à voir avec la liturgie funéraire, voire la messe. Vrai.
Mais n'est-ce pas préférable d'entendre un proche nous parler avec son coeur du défunt, plutôt que d'entendre un célébrant qui n'a jamais rencontré le défunt de sa vie et qui doit même vérifier ses notes chaque fois qu'il doit prononcer le prénom de ce dernier, par crainte de l'avoir oublié?
«Non, de répondre l'archevêque d'Ottawa, Mgr Terrence Prendergast. Les éloges funèbres sont des louanges qui ne sont pas adressées à Dieu, alors qu'une messe doit être un acte de foi.»
Et c'est la raison pour laquelle l'archidiocèse d'Ottawa interdira dorénavant les éloges des proches du défunt durant les funérailles à l'église.
Mgr Prendergast a mis fin à cette pratique au début du mois, sous prétexte qu'elle n'était pas assez religieuse. Voici ce qu'on peut lire dans un décret rendu public par l'archidiocèse d'Ottawa:
«Le mot 'éloge' désigne un discours ou un écrit qui fait l'éloge de quelqu'un, et notamment d'une personne décédée. Dans les funérailles chrétiennes, nous ne nous réunissons pas pour rendre hommage aux défunts mais pour prier pour eux. C'est pourquoi on ne prononce pas d'éloge.»
Cette surprenante décision de Mgr Prendergast a soulevé la grogne chez certains fidèles. L'archidiocèse d'Ottawa a donc proposé un compromis.
Un témoignage sera permis, mais un seul. Et ce témoignage devra être prononcé par une seule personne, et à partir d'un texte d'une seule page et qui doit être lu en quatre minutes ou moins. Ce témoignage doit aussi être prononcé au début de la messe, et une copie du texte doit être remise au préalable au célébrant afin que celui-ci «puisse en prendre connaissance et s'assurer de sa pertinence», peut-on lire dans le décret.
En d'autres mots, les ouailles, vous pourrez toujours parler avec votre coeur de celui qui vous a quittés, mais trouvez un porte-parole parmi vous et assurez-vous que celui-ci fasse ça vite. Et si le curé juge que son texte est impertinent et une perte de temps, votre porte-parole restera assis. On n'a pas de temps à perdre avec vos larmes et vos peines, on a une messe à célébrer.
(Long soupir...). Et ils se demandent pourquoi les églises sont vides...
À Gatineau
L'archidiocèse de Gatineau emboîtera-t-il le pas? L'Archevêque de Gatineau, MgrPaul-André Durocher, a-t-il l'intention d'imiter son homologue d'Ottawa?
«Non, de répondre le Vicaire général de l'archidiocèse de Gatineau, Philippe Gendron. Je n'ai pas eu d'écho de ça et je n'ai jamais discuté de la question avec MgrDurocher. Et nous n'avons pas eu non plus de demandes des prêtres pour légiférer à ce niveau-là.»
C'est rassurant.
Mais j'y pense... Est-ce nous, les non-pratiquants, qui sommes hypocrites? Après tout, on a délaissé les églises. Avons-nous droit de s'y réinviter pour les funérailles d'un proche et de se servir de l'endroit comme s'il était le nôtre?
«Je ne pense pas que c'est hypocrite», m'avait répondu MgrDurocher quand je lui avais posé la question, il y a quelques années. Et il avait ajouté: «La mort d'un être cher est un grand moment mystérieux de la vie. Et notre société n'est pas organisée pour répondre à ça. Notre société est une société technocrate. Alors vers qui se tourne-t-on? Les gens se tournent vers la seule référence qu'ils ont: l'Église.»
Mais plus maintenant. Plus à Ottawa.