La comédie musicale The Book of Mormons sera présentée au CNA jusqu'au 27 juillet.

La mission dérision des Mormons

De la part de Trey Parker et Matt Stone, les créateurs de South Park, d'Orgazmo et de Team America, on est toujours tenté de s'attendre au pire, le duo n'hésitant jamais à décocher de grands coups de pied au cul des bornes qui signalent les limites du politiquement correct et du bon goût. On appréhende l'escalade scatologique et les dérapages de vulgarité. Et on a souvent tort, car le dosage est généralement réussi, la critique du sous-texte satyrique l'emportant sur les blagues potaches ou nauséabondes.
Non, ils n'ont pas mis beaucoup d'eau dans leur vin (de messe, parsemée de mots latins tels scrotum et rectum), dans l'irréligieuse comédie musicale The Book of Mormon, dont ils ont concocté dialogues, livret et musique avec l'aide de leur complice Robert Lopez (qui a sévi sur South Park, et à qui Walt Disney doit toutes les chansons de sa plus récente perle commerciale, Frozen). Mais ce n'est pas si trash. Un musical tout ce qu'il y a de plus authentique, sanctifié par Broadway, récompensé par neuf prix Tony et un Grammy, et programmé au Centre national des arts jusqu'au 27 juillet.
Grand public ? Oui, à en juger par la faune aperçue mercredi, lors de la première ottavienne du spectacle. Il était d'ailleurs amusant d'observer la cohabitation de deux publics: l'un, plus jeune et passablement tatoué, clairement attirée par l'esprit South Park, ne faisait pas pâle figure parmi la foule BCBG des abonnés du CNA, «fidèles» aux comédies musicales. Disparates, mais rigolant à l'unisson tout au long d'une prestation qu'ils gratifieront, dans le même mouvement de corps spontané, d'une ovation debout.
Malgré tout, on se permettra de déconseiller cet irréligieux spectacle aux grenouilles de bénitier. Si vous êtes à cheval sur le respect des doctrines de l'une ou l'autre Église... passez votre chemin; d'autant que, dans cet The Book of Mormon, ce sont les batraciens qui se font «chevaucher». 
Le livret nous plonge rapidement en Afrique, en compagnie de deux jeunes missionnaires mormons, Price et Cunningham, envoyés prêcher la bonne parole de Joseph Smith et convertir les mécréants autochtones à l'Église de Jésus-Christ des saints des derniers jours. Pas l'Afrique du Roi Lion, notez. Entre le Sida, la pauvreté, la famine et l'oppression d'un chef de guerre local, les villageois ont des problèmes autrement plus urgents que le souci du sort de leur âme éternelle. Et leur désabusement s'expriment dans le mantra Hasa Diga Eebowa, genre d'antithèse de Hakuna Matata, dont on préfère vous épargner ici la traduction.
Tout fraîchement émoulues du centre d'entraînement de Salt Lake City, les deux jeunes recrues prosélytes réaliseront bien vite que leur pieuse énergie, même doublée d'une bonne dose de naïveté, ne suffira pas à convaincre les Africains de se laisser baptiser. C'est un problème pour Price (KJ Hippensteel, remplacé cette semaine par sa doublure, Jonathan Cullen, parfaitement à l'aise dans ce rôle vocalement exigeant), qui avait de grandes aspirations. Ça l'est moins pour Cunningham, qui se révèle vite la brebis galeuse du troupeau de missionnaires. Mormon ? Moron, plutôt: Cunningham (Nyk Bielak) est un jeune homme grassouillet, geignard, mythomane sur les bords, qui n'a jamais réellement lu les textes sacrés dont il est censé partager le contenu. 
C'est pourtant lui qui, en adaptant (grossièrement, bien sûr) aux réalités africaines le Livre de Mormon et la parole du prophète, ou en faisant appel à une pléthore de métaphores directement empruntées à la culture populaire (Star Wars, Tolkien, Beyoncé, etc.), aura un succès inattendu: «Si, si, absolument, Jésus a combattu la dysenterie... c'est écrit... euh... ici!» Bref, ce personnage est la pierre angulaire du temple comique, et M. Bielak est redoutablement efficace. 
Et même s'il est vocalement moins glorieux que ses comparses scéniques (profitons-en pour souligner ici le talent vocal d'Alexandra Ncube, qui incarne Nabulungi, la fille du chef du village, et les prestations impeccables de Grey Henson, en chef de mission mormone amateur de claquettes), on lui pardonne la moindre faiblesse vocale, puisque son énergie cherche mois à susciter l'émotion qu'à titiller les zygomatiques. Mais pour le suivre et apprécier pleinement le ton de cette satyre (le colonialisme culturel américain en prend pour son grade, particulièrement dans le morceau All American Prohet, mais les interprètes à peau noire sont dans le même registre d'autodérision), mieux vaut avoir une bonne base en matière d'expressions populaires et colorées de la langue de Shakespeare.
Au-delà de l'histoire, la qualité mélodique n'est jamais reléguée au second plan, et l'utilisation dynamique des éléments mobiles du décor permet d'enchaîner les tableaux à un rythme trépidant. Les chansons mêlent toutes sortes d'influences, oscillant entre les solos très disneyens (Orlando), les sueurs percussives africaines, et les délires visuels chorégraphiques (mention spéciale à la vision infernale de Spooky Mormon Hell Dream). On est même convaincu que certains morceaux, tels Turn it off ou Man Up!, accéderont rapidement au statut de classiques.