Évelyne Rompré (Marie) et Marc Béland (Woyzeck), dans le Woyzeck de Georg Büchner dans la mise en scène percutante de Brigitte Haentjens.

La meute aboie, Woyzeck trépasse

Woyzeck. Un nom en forme d'invective, une apostrophe hurlée en choeur, jamais vraiment dite, projetée dès le début de la représentation avec toute l'énergie d'une troupe qui met son personnage principal à flots.
Brigitte Haentjens convie le spectateur à la traversée percutante de cette pièce fragmentaire - car inachevée - en redonnant aux silences de Georg Büchner un souffle moderne, inspiré de références populaires et d'expressions imagées. Sa mise en scène originale, loin d'une approche littérale, a le mérite indéniable d'avoir rendu service à l'auteur en adaptant le texte à un registre bien plus accessible et vivant qui gagne en vérité.
Marie, l'inaccessible
Un peu parano, doux rêveur, philosophe à ses heures, Woyzeck l'exalté (Marc Béland tient ce rôle avec beaucoup d'humanité et une simplicité bien maîtrisée) n'est qu'un militaire humilié sous l'autorité écrasante d'un Capitaine et d'un Médecin. Dans un décor minutieusement épuré à l'atmosphère poussiéreuse, il soulève des planches, ne se nourrit que de petits pois « pour le bien de la science », et tente en vain de reconquérir Marie, mère de son fils, mais surtout aguicheuse notoire. Elle, tout en déhanchés suggestifs, pousse son landau comme personne, à coup d'oeillades bien lancées et de chansons paillardes en guise de berceuses. Remarquable Evelyne Rompré dans le rôle de Marie ; elle en fait un personnage ultra-libéré, dévastateur des coeurs et des âmes, habile provocatrice des désirs, des plus enflammés et aux plus funestes.
Angoisses existentielles
Dans cette société qui s'ausculte par touches successives, à chacun sa folie ; les angoisses de la condition humaine s'exhibent à travers des thématiques variées, incarnées avec beaucoup de justesse par les neuf comédiens. La peur du temps qui passe, la poursuite effrénée de la vertu, l'obnubilation scientifique tombent judicieusement dans le registre comique. Car en matière de burlesque, Brigitte Haentjens excelle, et pour cause : le texte de Büchner offre un cadre festif de choix pour faire éclater les pressions sociales.
La meute
Les chorégraphies endiablées rehaussent en couleurs une mise en scène qui, sinon, aurait été monocorde. Avec son impulsion animale et sa verve dénonciatrice, il en faut peu pour que la joyeuse compagnie ne frôle le choeur de bouffons, à claquettes pour l'occasion. Autour de Woyzeck, la bestialité s'empare progressivement de la scène, et, l'alcool de la fête aidant, le langage se délite dans un espace sonore qui devient guttural. Il dénonce et scande le nom de l'assassin, de celui qui, paradoxalement, tuera pour le rétablissement de la morale.
Double nature de cet antihéros, apparent marginal aux perceptions ultrasensibles, incontrôlé, à la fois lucide, fidèle à lui-même, et victime de sa propre condition. Son crime prendra des allures d'acte purificateur, avec toute la beauté que les éclaboussures offrent sur scène.
La boucle tragique se referme sur l'image percutante de son corps recroquevillé sur celui de Marie, tandis que la meute aboie une dernière fois Woyzeck.
Les quelques notes finales du plus jeune des acteurs, soutenu par une concentration rare du public, confirment que Brigitte Haentjens sait mettre en scène aussi bien les acteurs que la salle.
pour y aller
OÙ ? Centre National des Arts
QUAND ? Jusqu'au 13 février
RENSEIGNEMENTS ? Billetterie du CNA, à www.nac-cna.ca ou par l'entremise du réseau TicketMaster, au 613-755-1111