Lise Léveillé

La marchande d'espoir

C'est arrivé encore cette semaine à l'urgence de l'Hôpital Montfort. Un homme se présente avec sa famille, en crise, furieux contre le monde entier. Il refuse de parler à quiconque ou de recevoir des soins. Bref, un scénario comme il s'en produit souvent dans les urgences d'Ottawa et de Gatineau.
Donc vous avez ce type, incontrôlable, qui arrache son bracelet d'hôpital et menace de quitter les lieux. Vous avez le personnel de l'urgence qui est débordé. Une salle d'attente remplie de cas urgents. Des crises cardiaques, des ambulances qui arrivent.
Qu'est-ce qu'on fait avec ce gars-là?
En désespoir de cause, ils ont appelé la dame du troisième étage.
Le gars ne voulait pas lui parler à elle non plus. Jusqu'à ce qu'elle lui dise tout doucement: «Quand j'étais dans ta situation, moi non plus je n'avais pas le goût de parler.»
Le gars s'est calmé sur le champ.
En cette dame, il avait reconnu une semblable. Quelqu'un qui était passé par le même chemin.
Il a commencé à se vider le coeur. Sa famille est venue, ils ont discuté tous ensemble, fait un bout avec les médecins.
Bref, le monsieur et sa famille sont repartis un peu plus tard avec ce qu'ils étaient venus chercher.
Quelque chose qu'on ne trouve pas toujours dans une salle d'urgence où tout se déroule vite, vite, vite. De la compassion, de l'écoute, de la patience.
De l'espoir.
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Lise Léveillé est un peu ça, une marchande d'espoir.
Le vrai nom de son métier, c'est paire aidante. Il y en a trois comme elle à l'Hôpital Montfort, deux autres à l'Hôpital Queensway-Carleton. Le programme est tout nouveau, il date du mois de septembre dernier.
Vous le savez peut-être, le problème d'engorgement de nos urgences provient en partie des personnes en proie à des problèmes de santé mentale ou de toxicomanie. Des gens qui n'ont nulle part où aller et qui finissent par cogner à la porte de l'urgence.
L'ennui, vous vous en doutez bien, c'est qu'ils cognent à la mauvaise porte. Parce que s'il y a un endroit au monde où personne n'a le temps de vous écouter et de vous remonter le moral, c'est bien l'urgence d'un hôpital. Si vous êtes désespéré, un séjour à l'urgence ne peut qu'aggraver votre cas!
Bref, c'est à partir de cette évidence qu'ils ont élaboré le programme de pairs aidants à Ottawa.
Dans ces fourmilières que sont les hôpitaux, on a ajouté des gens qui ont le temps d'écouter. Des gens comme Lise Léveillé qui se promène entre l'urgence de Montfort et le troisième étage réservé aux cas de santé mentale.
Lise Léveillé ne l'a pas eu facile dans la vie. Dépression, anxiété... Pendant sept ans, cette ex-enseignante a vécu comme un zombie, traversant la vie sans la vivre, faisant ce qu'on attendait d'elle sans se demander ce qu'elle, elle avait le goût de faire. À 40 ans, elle s'est réveillée. A repris sa vie en main.
Et de fil en aiguille, elle est devenue paire aidante. Les épreuves qu'elle a traversées lui servent maintenant à aider les autres.
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Les gens désespérés, suicidaires, anxieux, Lise Léveillé les approche avec douceur. «Le fait d'avoir moi-même passé par des moments difficiles crée tout de suite une connexion spéciale. Et je m'assois avec eux le temps qu'il faut, que ce soit 10 minutes ou deux heures.»
Le temps qui fait des miracles.
«Un jour, il y a eu cette femme, dans la mi-trentaine, qui est rentrée à l'urgence. Mariée, deux enfants, dépressive. Quand je lui ai demandé si je pouvais m'asseoir à côté d'elle, elle a fondu en larmes, incapable de prendre cette décision toute simple. Elle ne voyait plus d'espoir.»
Qu'est-ce que vous avez fait?
«D'abord, je n'ai pas dit grand-chose. Ce n'est pas tant de dire quelque chose que d'être là. D'assurer une présence. De coeur à coeur.»
La dame a été admise au troisième étage. Chaque jour, Lise Léveillé allait la voir.
«Le deuxième jour, je l'ai vue sourire. Le troisième jour, elle a ri. Je l'ai vue reprendre peu à peu le goût de vivre. On a chanté, joué du piano. Elle a été capable de participer, de s'exprimer. Je lui ai dit que peu importe ce qui nous arrive dans la vie, on garde toujours le droit de rire.»
La dame a obtenu son congé de l'hôpital deux semaines et demie plus tard.
«C'était comme une chenille qui avait réussi à sortir ses ailes. Elle a dit qu'elle avait l'impression de respirer pour la première fois.»
Pensez-vous qu'elle s'en est sortie pour de bon?
«Je l'ignore. J'espère avoir pu lui remettre les outils et les informations nécessaires. À elle maintenant de décider du chemin qu'elle prendra...»