La maison de la discorde

Jamais autant qu'hier soir le 79, chemin Fraser, à Gatineau, n'aura autant mérité son surnom de «maison de la discorde»...
Le conseil municipal devait prendre une décision dans cet épineux dossier hérité de l'ancienne administration et dont il se serait bien passé. Les élus ont opté pour la solution qui fera le moins mal au portefeuille des Gatinois. L'ennui, c'est que toute la crédibilité de l'administration en prend pour son rhume au passage...
Mais peu importe le bord sur lequel ils votaient hier soir, tous les élus ont dû piler, plus ou moins, sur certains de leurs principes. Il n'y avait pas de solution facile dans ce dossier. Et sans doute qu'aucune décision ne pouvait satisfaire tout le monde. C'est le genre de dossier où il n'y a pratiquement pas de consensus possible tellement il y a des intérêts divergents en jeu.
Si le conseil municipal avait décidé de jouer la ligne dure hier soir et d'obliger le propriétaire du 79, chemin Fraser à démolir sa somptueuse demeure fraîchement construite, Gatineau s'engageait à coup sûr dans une longue et coûteuse saga judiciaire. On en a connu quelques-unes, par le passé...
C'est que le propriétaire du 79, chemin Fraser, qui avait obtenu toutes les autorisations requises pour construire au mauvais endroit à la suite d'une erreur administrative de la Ville de Gatineau, n'aurait pas manqué de faire valoir ses droits. L'avocat du propriétaire était d'ailleurs assis dans la salle du conseil municipal hier soir. Il suivait d'un oeil attentif les discussions, tout en remplissant fébrilement son carnet de notes.
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Gatineau a donc plutôt accepté de régulariser le cas du 79, chemin Fraser. D'un coup de baguette, elle vient effacer son erreur administrative, du moins, aux yeux de la loi.
Mais la Ville vient sans doute créer un dangereux précédent. Car enfin, Gatineau accepte de déroger à ses propres règles pour régulariser la construction d'une gigantesque demeure, plantée 8 mètres en avant de ses deux voisines... Ça ne se décrit pas, il faut aller voir sur place pour mesurer l'ampleur du désastre.
Maintenant, quand Gatineau voudra forcer un citoyen à déménager un cabanon construit trop près de la clôture, elle risque de manquer d'arguments. J'entends déjà le citoyen dire à l'inspecteur municipal: «Et le 79, chemin Fraser, chose? T'es qui, toi, pour me faire la leçon?»
Le maire Maxime Pedneaud-Jobin et d'autres élus comptent sur l'enquête administrative en cours pour rétablir la crédibilité de la Ville de Gatineau.
Une firme d'experts tente présentement de reconstituer ce qui a mené à la bourde du 79, chemin Fraser. Évidemment, en mettant l'accent sur cette enquête menée par des gens de l'externe, Gatineau vient un peu dire: passons l'éponge cette fois-ci, mais arrangeons-nous pour que ça ne se reproduise plus.
Ce genre de raisonnement satisfera peut-être une majorité de Gatinois. Mais sûrement pas le voisinage immédiat du 79, chemin Fraser. Ces gens-là n'ont pas l'intention d'en rester là. On sent clairement qu'ils comptent poursuivre la lutte devant les tribunaux. Et ce n'est pas les «mesures d'atténuation» promise par la Ville, soit de planter des arbres pour cacher les murs du bunker, qui vont les calmer.
Non, Gatineau n'est pas au bout de ses peines.
Les voisins du 79, chemin Fraser poursuivent aussi leurs démarches auprès de Québec. Des plaintes font leur chemin, tant au ministère des Affaires municipales qu'au ministère du Développement durable et de l'Environnement. D'autres surprises pourraient surgir de ce côté-là.
S'il y a un gagnant hier soir, c'est peut-être le propriétaire du 79, chemin Fraser. Bien que gagnant soit un grand mot... Mettons qu'il ne s'est pas fait d'amis dans son voisinage immédiat celui-là. Et ceux qui prétendent qu'il aurait pu se préoccuper un peu plus de ses voisins au moment de concevoir les plans de son domaine n'ont pas totalement tort.
Il n'y a que des perdants dans cette histoire. C'est une citoyenne qui a peut-être le mieux résumé ce qu'une ville perdait en permettant de telles aberrations. «Vous créez un milieu où des voisins qui ne se connaissent même pas ont déjà commencé à se haïr...»
On ne saurait mieux dire.