La guerre des crêpes

(Hier matin...)
«Denis, ton téléphone cellulaire a sonné pendant que t'étais dans la douche.
- As-tu répondu, Manon?
- Pourquoi aurais-je répondu? Qui m'appellerait sur TON téléphone?
- T'aurais pu prendre un message.
- Ai-je l'air de ta secrétaire? Veux-tu que je t'apporte ton café avec ça, patron?
- On ne dit plus «secrétaire», Manon. On dit adjointe administrative. Et oui, je te verrais dans le rôle de mon adjointe administrative.
- Bonne idée, Denis. Et ma première tâche serait de t'écrire ma lettre de démission.
- Après ou avant mon café?
- Idiot. Alors...?
- Alors quoi?
- Qui t'appelait?
- Mais je ne sais pas, t'as pas pris le message!
- Mais écoute-le!
- Si j'avais une adjointe administrative, elle aurait déjà écouté le message pour moi.
(J'écoute le message).
- C'était Alexandre Meloche du Muséoparc de Vanier.
- Que voulait-il?
- Il veut que j'aille au Muséoparc manger des crêpes le 5 avril.
- Des... quoi!?
- Des crêpes à la 'Aunt Jemima'.
- Mais je ne t'ai jamais vu manger de crêpes en 20 ans, Denis.
- Il y a une raison pour ça.
- T'aimes pas ça?
- Oui, j'aime ça. Mais j'en mange une et je suis plein comme un oeuf. C'est tellement bourratif. Et là, on me demande d'aller participer à un concours de mangeux de crêpes dans le cadre du Festival des sucres de Vanier. Celui qui mange le plus de crêpes gagne.
- T'as refusé, je présume?
- Non. Je lui ai dit que j'y serais si je n'avais rien d'autre à mon horaire ce matin-là.
- C'est un matin de semaine?
- Non, un samedi.
- Donc t'auras pas le choix, tu devras y aller.
- Semble-t-il. Mais j'aurai peut-être une chance de gagner. Quand j'ai dit à Alexandre Meloche que je pouvais manger une seule crêpe, peut-être deux à la limite, il m'a dit que ce n'était pas grave. Que mes concurrents ne pourraient en manger guère plus.
- Qui seront tes concurrents?
- Je ne sais pas. Il m'a juste nommé Madeleine Meilleur. Et je ne sais pas si notre députée aime les crêpes, mais j'arrive mal à me l'imaginer en train de se bourrer la face de crêpes. Elle sera sûrement pleine après une bouchée ou deux. Ou elle fera semblant d'être pleine. Ce n'est pas politically correct de manger 12 crêpes en public.
- Denis... Rappelle-toi la dernière fois que t'as participé au Festival des sucres de Vanier. On t'avait demandé d'être juge à un concours de desserts à base de sirop d'érable. T'es revenu et tu tremblais comme une feuille, tellement t'avais mangé de sucre en si peu de temps.
- Je sais. Et ma patate battait à 100 milles à l'heure. J'ai cru y passer.
- Et là tu veux aller manger des crêpes recouvertes de... sirop d'érable?
- Je vais faire attention.
- Mais pourquoi t'ont-ils invité, Denis? Tu n'as jamais laissé entendre dans une chronique que t'aimais les crêpes.
- Je vais te le dire pourquoi ils ont pensé à moi, Manon. Parce qu'ils ont premièrement appelé Michel Picard. Et le tabarouette aurait refusé en ajoutant: 'c'est plutôt le genre de truc à Gratton, ces concours-là. Invitez-le à ma place'. C'est pour ça qu'ils ont pensé à moi. Parce que je suis le second banana de Picard!
- Ou son adjoint administratif.
- T'es pas drôle, Manon. Et ça ne s'arrêtera pas là.
- Que veux-tu dire?
- Je vais rappeler Alexandre Meloche au Muséoparc dans quelques jours pour lui dire que je participerai à ce concours de mangeux de crêpes, à condition que Picard y soit. Il ne s'en sauvera pas si facilement, le Monsieur Radio-Canada.
- Je pensais que Michel était ton ami.
- Il ÉTAIT mon ami, Manon. Il l'était. Mais là, c'est la guerre. La guerre des crêpes!
- Tu penses que Michel changera d'idée?
- Il n'aura pas le choix. S'il décline l'invitation, il sera dorénavant persona non grata à Vanier.
- Et tu crois vraiment, Denis, que d'être banni de Vanier l'empêchera de dormir?
- Ouais... vu de même. Maudit Picard. Maudit mangeux de...
- Denis!
- Crêpe. J'allais dire: crêpe.»