La gourmandise

De prime abord, ça me semble une bonne idée la création d'un bureau des grands projets à Gatineau.
On embauchera trois cadres pour coordonner la réalisation des grands chantiers qui s'amorceront bientôt, comme la réfection de la rue Jacques-Cartier, la construction du nouveau Guertin et la réfection de l'usine d'épuration. En plus, on va créer des «équipes de projet» pour gérer certains chantiers d'une valeur de 10 millions et plus.
En tout, on parle d'un budget annuel de 357000$ pour faire fonctionner le nouveau bureau. Si c'est le prix à payer pour que les projets soient réalisés dans les budgets et les délais prévus, ce sera de l'argent bien investi. Même si un chantier de construction n'est jamais totalement à l'abri d'une mauvaise surprise.
Ces dernières années, les retards et les dépassements de coûts sur les chantiers qui relèvent de la Ville de Gatineau ont fait les manchettes plus souvent qu'à leur tour, au point où le vérificateur général en a fait mention dans son rapport annuel, en 2010. On pense aux extras réclamés par Decarel sur le chantier du centre sportif, aux retards qui ont marqué la saga Guertin.
L'arrivée de ce bureau, dit-on, permettra de mieux planifier un chantier avant qu'il ne débute. Et donc de diminuer le nombre et la valeur des «extras» aux contrats de construction. Comme l'a résumé le maire Maxime Pedneaud-Jobin, «à partir du moment où le conseil municipal dit go, ça commence à coûter cher». Autrement dit, si on peut mieux planifier un projet, on s'évitera de payer des extras à l'entrepreneur. Ou de commander des ajouts de dernière minute au projet, deux choses qui finissent par coûter très cher.
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Ce n'est pas d'hier qu'on discute de créer un bureau de projet à Gatineau.
Les bouchées devenaient de plus en plus grosses à avaler pour l'administration municipale ces dernières années. Dans certains dossiers, on avait nettement l'impression que les services municipaux étaient dépassés par l'ampleur de la tâche. Trop de chantiers à gérer, c'est aussi le risque de faire face à des dérapages. Une situation que le directeur général adjoint André Lambert a résumé en ces mots hier: «Actuellement, le portefeuille de projets est trop important pour l'encadrement qu'on lui donne.»
Il fallait donc faire quelque chose puisque la cadence sera loin de ralentir. Gatineau s'attend à réaliser près de 400 millions de projets spéciaux d'ici cinq ans, dont 100 millions juste dans son centre-ville.
Se greffe à tout cela un enjeu de pénurie de main-d'oeuvre. Plusieurs professionnels chevronnés de la Ville de Gatineau partent bientôt à la retraite. On espère que le bureau de projets permettra d'embaucher de jeunes professionnels prometteurs à qui on pourra transmettre l'expertise des plus anciens.
Quelques bémols maintenant: la création d'un bureau de projet n'est pas la garantie que tous les chantiers rouleront rondement et que les budgets seront respectés. D'ailleurs, je ne sais pas si on a envisagé d'autres types de solution.
Dans le cas du Rapibus, la Société de transport de l'Outaouais avait elle aussi créé un bureau de projet pour gérer son immense chantier de 255 millions. On connaît la suite. Le budget a explosé. Sans compter les retards et les problèmes de communication avec la population.
L'autre chose qui me chicote, c'est cette impression que Gatineau est engagée dans une fuite en avant depuis la fusion de 2002. Sous l'ère du maire Yves Ducharme, des élus se plaignaient déjà que la Ville de Gatineau allait trop vite, qu'elle cherchait à mener de front trop de projets à la fois. Mais à l'époque, la nouvelle ville était menacée d'éclatement et il fallait prouver que la fusion était bénéfique.
Encore aujourd'hui, on parle de faire plus de projets, toujours plus de projets. Bien sûr qu'il faut réparer les infrastructures vieillissantes. Et sans doute que Gatineau doit passer à une autre étape pour en faire plus sur son territoire. Mais hier, je n'ai entendu personne suggérer qu'il faudrait aussi mieux penser le développement de Gatineau, voire mettre la pédale douce sur la croissance à tous crins. C'est un discours qu'on entendait pourtant lors de la récente campagne à la mairie, une époque pas si lointaine...
Car enfin, lorsque les bouchées deviennent trop grosses, il convient de se demander si on n'est pas trop gourmand.