Marc Labrèche joue les personnages de Robert et de Cocteau.

La douleur déclinée par Robert Lepage

Prendre le chemin de la douleur par Les aiguilles et l'opium, l'amour perdu à tout jamais - fulgurant - qui sape l'âme sauvagement, poussant l'être humain aux pires excès. Branché sur le génie de Robert Lepage, le comédien Marc Labrèche s'installe jusqu'à samedi au Théâtre français du Centre national des arts, là où fut créée en 1991 la toute première version de cette pièce phare de la dramaturgie québécoise.
L'autre disparu, ils sont trois à souffrir. En 1949, Miles Davis pleure, l'héroïne dans le sang, sa rupture avec Juliette Greco alors que Jean Cocteau, respirant l'opium, peine à se remettre de la mort de Raymond Radiguet. Quarante plus tard, dans la célèbre chambre numéro 9 de l'hôtel La Louisiane à Paris, où s'aimèrent jadis le jazzman et la chanteuse française, le comédien
Robert s'arrache le coeur, son chum l'ayant quitté, peut-être bien pour un autre. Trois vies bouleversées et bouleversantes qui se côtoient brillamment, en alternance, tout au long du spectacle.
Recréée à Québec en 2013 et présentée quelque 150 fois dans six pays, cette nouvelle mouture met en scène un imposant dispositif scénique, un cube rotatif ouvert à trois faces sur lesquelles sont projetées les superbes images conçues par Lionel Arnould. En noir et blanc, elles font rêver de cet ailleurs d'une autre époque, épousant chacune des surfaces pour faire naître un wagon de métro à New York, les toits de Paris, un club de jazz ou une ruelle mal famée.
Des trappes s'ouvrent et se ferment, celles-ci prenant la forme d'un lit, d'une porte ou d'une fenêtre, pour laisser passer au gré des scènes l'acrobate Wellesley Robertson, incarnant sans mot Miles Davis, ainsi que Marc Labrèche, qui joue à la fois Robert et Cocteau. Médusé, le spectateur observe cette chorégraphie cubique où tout s'enchaîne à la perfection, la virtuosité technique ne faisant que sublimer un texte que certains découvrent et que d'autres - 25 ans plus tard - redécouvrent sous un nouvel angle.
Le talent de Lepage
Si l'immense talent de Lepage se déploie dans des mises en scène toujours ingénieuses, il se manifeste aussi dans des conversations téléphoniques et des monologues brillamment construits qui, malgré un interlocuteur absent et muet, sont totalement intelligibles.
Évidemment, une maîtrise du jeu et un sens du rythme sont essentiels pour rendre crédible ce genre de scène. Marc Labrèche y excellera, les rires fusant de toutes parts lorsque Robert fera un appel outremer ou qu'il s'exercera à la narration d'un documentaire français, l'accent québécois et les différences culturelles donnant à des répliques savoureuses. Dans la peau de Jean Cocteau, le comédien récitera des extraits de la Lettre aux Américains, écrite par le poète en 1949 après un séjour de 20 jours aux États-Unis, nous rappelant qu'il peut tout aussi bien manier le comique que le tragique.
Quelque part entre la tristesse, le désespoir et l'amour, la musique de Miles Davis se glissera, les notes de trompette flottant ici et là, enveloppantes et sensuelles, la mélancolie se déposant doucement dans nos oreilles et notre coeur. « Un monde va finir, un autre va commencer », lance Jean Cocteau. Un autre monde qui commencera là où la douleur aura enfin cessé d'exister.
Pour y aller
QUAND? Du 19 au 23 mai (à guichets fermés)
OÙ? Centre national des arts
RENSEIGNEMENTS: Billeterie du CNA; TicketMaster.ca, 1-888-991-2787
NOTE: La pièce est présentée en anglais du 27 mai au 6 juin. Des billets sont encore disponibles.