Michel Ouellette, dramaturge, et Joël Beddows metteur en scène, présentent La fille d'argile du 18 au 21 février prochain.

La colère silencieuse de La fille d'argile

Une confrontation. Deux personnages qui s'entendent aussi mal qu'ils s'écoutent. Un père et sa fille : Ken, le sculpteur affairiste, figure parentale absente; et Lili, l'adolescente néonazie, qui attend qu'on lui hurle ce « non ! » qui voudrait dire « Je t'aime ! » Des discours extrêmes, une colère braquée. Et un troisième larron qui les observe sans dire un mot... un homme effacé. Pas de doute : avec La fille d'argile, on est dans l'univers de Michel Ouellette.
Actuellement créée par le Théâtre la Catapulte, La fille d'argile permet au metteur en scène Joël Beddows de retrouver le grand dramaturge franco-ontarien pour une troisième fois. Les précédentes collaborations du tandem - sur le Testament du couturier, puis Frères d'hiver - avaient été couronnées de succès.
C'est la première fois que l'auteur voit l'une de ses pièces destinées à un public adolescent être montée par une troupe professionnelle. Même si, « à l'origine, ce n'est pas une pièce destinée aux ados », convient-il. 
En fouillant dans ses archives, Michel Ouellette est tombé sur d'anciennes moutures de ce qui avait débouché sur L'Homme effacé, en 1997. La pièce, a priori, faisait cohabiter « deux mondes », mais l'un d'eux a dû être complètement élagué ; ce sont ces coupures qui forment la substantifique moelle de La fille d'argile, explique-t-il.
« Je me suis dit que ça ferait un truc intéressant pour les ados. Ça parle du rapport père-fille, de la colère adolescente. Il y avait aussi une critique des parents absents, [à cause de qui] les enfants se cherchent une autre famille, une autre maison où canaliser leur ressentiment et leur violence. »
L'homme... rescapé
Il a donc approché le directeur artistique de la Catapulte, Jean-Stéphane Roy, qui s'est empressé de refiler cet «Homme rescapé» à Joël Beddows. L'actuel directeur du département de théâtre de l'Université d'Ottawa a été aussitôt séduit. Par les mots... mais surtout par les silences de la pièce.
« On aurait pu s'en tenir au duo père-fille, ça fonctionnait, mais j'aimais de cette présence muette : elle m'ouvrait toutes sortes de possibilités. Comme ce troisième individu ne dit rien, les deux autres l'investissent, indique M. Ouellette.
« Dès que la pièce commence, ils sont dans l'impasse, pris dans un espèce de trouble de conscience, et ne savent pas quoi faire. Ils souhaitent donc que ce 'témoin' agisse en leur faveur » ou cautionne leurs propos, souligne Joël Beddows.
« L'Homme est là comme un miroir, un sounding board [caisse de résonance favorisant la réflexion], et devient même leur confident, parce que c'est facile de parler à quelqu'un qui ne [conteste jamais]. C'est une présence qui bouscule et qui crée une tension, un chien dans un jeu de quille, reprend le dramaturge. C'est comme si le spectateur était sur scène. Et on voudrait qu'il agisse, qu'il soit leur conscience. »
M. Ouellette aime que ce personnage reste un peu flou, indéfini. À son avis,ceux qui connaissent L'Homme effacé reconnaîtront le personnage, «mais ce n'est pas nécessaire de le savoir, poursuit-il. Esthétiquement, ça rejoint d'autres trucs que j'ai fait, comme dans Le Testament du couturier, ou une même actrice joue tous les rôles».
- Les notions de présence et d'absence traversent toute ton oeuvre, le relance Joël Beddows. Parfois, comme dans Frenchtown [prix du gouverneur général en 1993], ce sont des morts ou des fantômes qui prennent la parole. Comme chez [Samuel] Beckett, tu fais parler l'absence. Ou tu forces le spectateur à imaginer ce que pourrait dire l'absent. Ça fait partie de ta théâtralité. 
- C'est aussi une façon d'engager le spectateur , souligne Michel Ouellette.
Et de le tenir en état d'alerte permanente, selon ce dernier.
La fille d'argile met en vedette les comédiens Frédérique Thérien (Lili), Richard J. Léger (Ken) et Simon Bradshaw (L'homme).
Double erreur, double défi
Le metteur en scène apprécie « le double défi » que lui impose le récit. « En travaillant la matière, on est confronté à deux types d'élans. Le premier, c'est 'Quelle partie on doit laisser dans l'ambiguïté, quelles sont les questions qui doivent planer encore après la pièce ?' » dit-il, tandis que le second, « qui sert de moteur pour faire avancer l'action » doit aider le spectateur à identifier ce que le duo a compris ou perçu, à travers le mutisme du témoin.
« C'est super intéressant, mais ardu. Ça nécessite beaucoup d'essais. On se sent comme un scientifique en train de travailler sur des hypothèses de recherche. [...] Pourtant, ce qui marche, on le découvre après [l'avoir testé], n'a rien de cartésien. Cette pièce n'a rien de mathématique : c'est une confrontation brutale entre une fille et son père. Chacun étale à l'autre tout ce qui ne va pas dans son existence et dans le lien relationnel [...] et les deux ont tort », continue-t-il.
Les deux artisans voient dans La fille d'argile la « quête » de deux individus qui se sont éloignés l'un de l'autre parce qu'ils se sont avant tout éloignés d'eux-mêmes. Ils devront retrouver le chemin de ce qu'ils ont été.
« Au début il y a une résistance. Le père refuse d'être le guide [qu'attend de lui sa fille] mais c'est un faux discours, tout comme Lili tient un faux discours de révoltée. D'où l'impasse. [Pour l'équipe de création], trouver comment faire débloquer ce discours de sourds est un travail fascinant », indique M. Beddows.
Dans les cinq premières minutes de la pièce, les deux personnages présentent leur plus mauvais profil, dit-il. « Quand ça commence, on résiste, on se dit qu'ils se méritent, tant ils sont dégueulasses ! Pourtant [...] c'est à travers 'l'homme qui ne parle pas' qu'on s'accroche à leur histoire et qu'on réalise qu'ils sont capables de tendresse, et d'écoute, alors qu'au début, la communication est en réalité une série de monologues qui surenchérissent sans s'écouter. »