L'amour des mots, Kim Thúy le nourrit, le cultive par les livres depuis l'enfance.

Kim Thúy ou la saveur des mots

Kim Thúy écrit ses romans comme ses personnages y cuisinent. Non seulement en s'enracinant dans sa vérité de migrante, mais surtout en sollicitant tous les sens.
Plus encore, elle le fait en goûtant chaque mot comme autant de baies de goji séchées, de vermicelles de riz, d'arachides émiettées ou de feuilles de coriandre fraîche ajoutés à un plat mitonné avec amour.
« Dans la culture vietnamienne, la nourriture s'avère un moyen d'exprimer son affection. Elle s'apparente à un geste de tendresse. L'écriture, pour moi, relève du même mouvement d'offrande, du même travail lent et réfléchi », soutient-elle.
Elle relève également de la même quête des sens. Et de sens.
« Chaque mot a une odeur, une texture, une saveur ! Certains piquent en bouche. D'autres sont parfumés, mais pas nécessairement parce qu'ils évoquent des arômes ! D'autres encore donnent des frissons, de peur ou de plaisir », clame-t-elle de sa voix vive, vibrante, à l'autre bout du fil.
Ainsi, chez Kim Thúy, le mot mélancolie fond sur la langue « comme une mousse ». « Je lui trouve une douceur, une beauté mignonne, parce que je ne l'associe peut-être pas à la tristesse comme plusieurs... »
À l'inverse, l'auteure de Ru et Mãn n'apprécie pas les termes ringard et tolérance. « Ils sont carrés en bouche, fait-elle valoir. Le mot tolérance est très laid, pour moi, parce qu'il signifie endurer quelque chose que l'on n'aime pas... »
Cet amour des mots, elle le nourrit, le cultive par les livres depuis l'enfance. D'abord, celle passée dans son pays natal, le Vietnam, qu'elle a fui avec sa famille et des milliers d'autres boat people. Puis, celle que, du haut de ses 10 ans, elle découvre et se façonne au Québec, sa terre natale.
« J'ai appris très tôt qu'un livre est un objet précieux, qu'il peut être considéré dangereux pour les idées, les pensées qu'il renferme. Ici, on le tient plus pour acquis, sans toujours voir ce qu'il porte en lui. Pourtant, dès qu'on nous enlève la liberté de lire, nous en redécouvrons le pouvoir, la charge de réflexions, de visions de ce que nous sommes qu'il possède. »
Un livre, dit-elle, n'est rien de moins qu'un « trésor ». « Il agit à titre de surligneur. Il est vital, essentiel pour comprendre la réalité... et s'en échapper ! » lance-t-elle.
Dans cette optique, l'écriture peut alors devenir une arme, selon elle.
Kim Thúy en a plutôt fait un espace de liberté, un lieu privilégié pour penser.
« J'aborde l'écriture comme un luxe auquel j'ai accès. Avoir la possibilité de choisir des mots pour identifier et décrire mes émotions, pour confirmer ce que je vois, pour m'inscrire dans la réalité à ma manière, c'est comme avoir la chance de manger du foie gras tous les jours ! »
Comme quoi, Kim Thúy donne un tout autre sens à la rime écriture-nourriture. Car chez elle, la réalité se déguste du bout des doigts jusqu'au plus profond de l'âme.
Question de langues
Kim Thúy est capable de jurer en anglais, mais n'y arrive pas en français. « Étrange, non ? lance-t-elle dans un éclat de rire. Je ne suis donc pas dans le même genre de colère ou de frustration, selon la langue dans laquelle je m'exprime. »
Même pour la nuance entre mélancolie et nostalgie, qu'elle comprend dans la langue de Molière, mais qu'elle ne parvient pas à faire en vietnamien.
« Quand on n'a pas le bon mot, on est incapable d'identifier, de qualifier, de quantifier ce qu'on voit et ressent, explique-t-elle. J'ai réussi à identifier plusieurs de mes émotions en français, quand je suis arrivée au Québec. À l'inverse, je ne peux en exprimer d'autres qu'en vietnamien. »
« Peut-être que le geste d'aimer n'est pas universel : il doit aussi être traduit d'une langue à l'autre, il doit être appris. Dans le cas du vietnamien, il est possible de classifier, de quantifier le geste d'aimer par des mots spécifiques : aimer par goût (thích), aimer sans être amoureux (thu'o'ng), aimer amoureusement (yêu). [...] Il est donc impossible d'aimer tout court, d'aimer sans sa tête », écrit-elle dans Ru.
De Ru à Mãn
Avec Ru, elle relatait de l'intérieur le parcours d'une jeune Vietnamienne forcée de reprendre racines au Québec. Si son premier roman avait des effluves autobiographiques, son deuxième, Mãn, s'avère « plus intime ».
« J'étais plus observatrice, dans Ru. Mãn est assurément plus engageant, pour moi, en tant que femme. J'ouvre plus de portes sur ce que je pense et ressens, étant donné que j'évoque plus des sentiments que de faits, cette fois. »