Jonas Jonasson

Jonas Jonasson: écrire dans des zones de gris

L'entrevue a un petit côté surréaliste : à l'autre bout du fil, l'auteur Jonas Jonasson roule dans les rues de son patelin de l'île de Gotland, en Suède, pour «ne pas perdre la communication», puisque les antennes y ont le relais des ondes parfois capricieux. Il se fait toutefois rassurant: il a les deux mains sur le volant, son téléphone portable étant en mode mains libres. Bienvenue dans le monde du «père» de l'inénarrable Allan Karlsson, Le vieux qui ne voulait pas fêter son anniversaire, et de Nombeko, L'analphabète qui savait compter.
Par ces deux romans, Jonas Jonasson revisite le XXe siècle avec une suave dose d'humour absurde et des galeries de personnages tout aussi savoureux.
Car pour cet ancien journaliste, rien ne vaut la liberté dont il jouit aujourd'hui en tant qu'écrivain.
«Comme reporter, je devais écrire sur les sujets que mes patrons croyaient importants», fait valoir celui qui a travaillé dans le plus important quotidien de Scandinavie.
«Mais ce qui pouvait être important, à leurs yeux, c'est autant de couvrir ce qui se passe en ce moment en Ukraine que d'appeler diverses personnalités pour leur demander qui ils voudraient embrasser à Pâques!»
Jonas Jonasson a donc choisi de se retirer sur une ferme de l'île de Gotland où, tout en élevant son fils de presque sept ans (et une quinzaine de poules !), il se consacre à réécrire l'histoire contemporaine à sa manière un tantinet déjantée.
«J'ai toujours été intéressé par l'histoire, les enjeux sociaux et la politique, comme j'ai toujours été convaincu que rien ni personne n'est tout à fait noir ou tout à fait blanc, même pas le président russe Poutine!»
«Je m'étonne de mêler l'actualité à notre conversation... reprend-il, d'un ton mi-figue, mi-raisin. Mais bon, chaque événement et chaque individu sont faits de zones de gris. Et tout comme l'histoire, nous avons tendance à répéter nos erreurs...»
Lorsqu'il s'attaque à l'écriture, ce ne sont pas tant les personnages qui importent que les événements qu'il veut mettre en lumière. Cela ne l'a pourtant pas empêché de réécrire plusieurs chapitres de L'analphabète qui savait compter, quand il s'est aperçu, après 250 pages (soit un peu plus de la moitié du livre), qu'il ne pouvait supporter Thabo, celui qu'il croyait être son héros jusque-là.
«Il était trop pourri, comme être humain, alors je suis retourné au début et l'ai fait mourir autour de la page 33. Je me suis ensuite concentré sur Nombeko, cette fillette qui a priori m'agaçait, mais qui, une fois débarrassée de l'emprise de Thabo, justement, a gagné en assurance et à laquelle je me suis finalement attaché!»
Attaché au point d'en faire l'improbable héroïne de son deuxième roman, l'entraînant de Soweto, en Afrique du Sud, jusqu'en Suède, pour mieux revenir où elle est née. Tout ça pour parler des «deux choses les plus absurdes qui furent à [s]on avis : l'Apartheid et la course à l'armement nucléaire», soutient Jonas Jonasson.
De sa plume à la fois drôle et corrosive, le Suédois prend un malin plaisir à jouer entre ce qui relève de l'histoire avérée (y compris ses travers) et de son imagination.
«Je crois qu'une partie de mon succès, je le dois au fait que les lecteurs ne peuvent être sûrs à 100% de là où s'arrêtent les faits et où commence la fiction.»
Car à ceux qui remettent en cause le caractère plausible de ses personnages, Jonas Jonasson réplique en citant en exemple... l'éleveur de poulets de race chez qui il a acheté ses gallinacés.
«Cet homme administre aussi une piste de go-kart et un musée, est un maître du jiu-jitsu et un bachelier en économie internationale. Mais sa véritable profession, c'est l'hypnose médicale! J'aurais mis en scène un tel personnage dans un de mes romans qu'on m'aurait accusé d'exagérer! Pourtant, il existe! Il est la preuve vivante que la réalité dépasse la fiction!»
Son ton réjoui devient tout à coup plus sérieux. «Désolé, je dois me concentrer sur la route: une voiture cherche à me doubler», explique Jonas Jonasson.
En 30 minutes d'entrevue, et à ce qui correspondait à l'heure de pointe sur son île, il aura ainsi croisé... deux véhicules. Vrai ou faux? Peu importe, au final: l'entretien aura été aussi captivant que la lecture de ses romans.
Le Vieux qui ne voulait pas fêter son anniversaire
Allan Karlsson, ledit Vieux qui ne voulait pas fêter son anniversaire, n'a pas du tout envie de souffler ses 100 bougies devant les caméras. Le jubilaire préfère prendre la poudre d'escampette et saute donc par la fenêtre de la maison de retraite où il traînait ses pantoufles et son désespoir depuis quelques mois.
Dans sa fuite, celui qui a aussi bien consolé Kim Jong-il que mangé avec Truman et Staline, s'emparera, sans le savoir, d'une valise pleine d'argent; sera poursuivi par des criminels aussi peu futés que réputés violents; et se liera d'amitié avec la propriétaire illégale d'une éléphante. Entre autres.
S'il rappelle un certain Forrest Gump, Allan s'avère un peu plus délinquant: le centenaire ne pioche pas dans les boîtes de chocolat pour se réconforter, mais se réchauffe plutôt le moral à l'eau-de-vie. Ça le rend d'autant plus intéressant.
L'analphabète qui savait compter
L'analphabète qui savait compter, c'est Nombeko.
Née dans les années 1960, à Soweto, en Afrique du Sud, la fillette s'affranchira envers et contre tous de l'Apartheid grâce à son instinct de survie (incluant sa capacité à manipuler des ciseaux et à trouver des diamants); son interprétation innée des chiffres et autres formules de physique nucléaire; ses improbables relations avec des soeurs chinoises, faussaires par excellence, un interprète chinois voué à un grand avenir, deux agents secrets du Mossad obstinés et, surtout, des jumeaux suédois, bercés par les idées anti-monarchistes de leur père, avec plus ou moins de succès sur leurs propres orientations politiques.
Sans oublier une certaine bombe sud-africaine camouflée dans un camion de patates... scandinaves.