Pour faciliter la lecture, la metteure en scène Kira Ehlers a choisi une scénographie à deux étages.

Histoire de famille au coeur des ténèbres

La fureur de la langue, c'est ce qui reste en mémoire après avoir vu À toi, pour toujours, ta Marie-Lou, au Théâtre de l'Île jusqu'au 19 avril. Un face-à-face assassin où Carmen, devenue chanteuse country dans les bars, vient rendre visite à sa soeur Manon, laquelle est toujours hantée par la disparition de leurs parents survenue 10 ans plus tôt.
Dans cette pièce implacable de Michel Tremblay écrite en 1970, passé et présent ne font qu'un. Les quatre protagonistes, morts et vivants, se côtoient sur scène, fantômes surgis d'un monde de terreur et d'abstraction. Cette petite famille, qui pourrait être banale, devient fascinante à mesure qu'elle exprime ce qui souvent, ailleurs, est inexprimé. Sans censure aucune, les uns et les autres disent leurs hantises, leur ressentiment, leurs ratages individuels, ce dont la psychanalyse regorge et que Michel Tremblay donne pour monnaie d'échanges ordinaires.
Alors que les parents (Chantal Richer et Richard Bénard) se disputent sur la consistance du beurre d'arachide, sur la différence de prix entre le crunchy et le smooth, les économies à faire, les retrouvailles des soeurs (Frédérique Thérien et Jasmine Delage) virent au pugilat. À qui la faute de cette déchéance familiale ?
Dans un tumultueux et féroce monologue, auquel la mère Marie-Louise rétorquera sans ménagement, le père Leopold lui explique pourquoi il ne supporte plus son emprise étouffante, lui que l'on traite de « sans-coeur ». Confidence pour confidence, elle lui répondra que c'est elle la victime, exprimant ses terreurs et démons autour de leur relation sexuelle.
Ces quatre sont tels que le passé et la misère les a faits : ce qu'ils disent est terrible comme un vieux chagrin. Seule Carmen est portée par le désir de délier le joug de la fatalité ; en ce sens, il manque de l'aplomb au personnage incarné par Jasmine Delage.
Étau en chassé-croisé
À la manière d'une pièce de Michel Vinaver, les répliques ne se répondent pas directement mais s'entrecroisent : elles avancent par fragments, au spectateur de recoller les morceaux.
Pour faciliter la lecture, la metteure en scène Kira Ehlers a choisi une scénographie à deux étages qui recompose spatialement l'échange croisé des parents et celui des deux soeurs. Ingénieux !
Mais jouer Michel Tremblay, c'est faire confiance à la force des mots et se méfier par-dessus tout de la surcharge.
À ce chapitre, le décor de Julie Giroux est un non-sens. Sa maison en ruine minutieusement explosée combine Pompéi (avec ses bouteilles ensevelies) au premier étage et Bagdad au second. Était-ce vraiment indispensable ?
Si certaines scènes sont enfin joliment composées (les transitions entre les tableaux offrent une respiration salutaire), des pans entiers de l'oeuvre restent à l'abandon quand d'autres croulent sous de faux mouvements : une scène terrible sur la misère sexuelle est jouée sur la même partition que le reste.
Ces erreurs affadissent le texte et le talent incontestable d'une troupe mal orientée qui ne s'exprime que par à-coups. La pièce regorge de pointes assassines dont l'humour est passé à la trappe le soir de la première.
De vouloir incarner avec tant de pathos les situations les plus terribles, curieusement le jeu en affaiblit les répliques alors qu'une certaine distance en rendrait, au contraire, toute l'horreur. Sans effet dramatique, avec juste la force de la langue. Pas besoin d'en rajouter à cette noire poésie-là.
POUR Y ALLER
OÙ ? Théâtre de l'Île
QUAND ? Jusqu'au 19 avril
RENSEIGNEMENTS : 819-243-8 000 ; www.ovation.qc.ca