Grand Central: là où la caméra va rarement

Rares sont les cinéastes qui ont glissé leurs caméras dans l'antre des centrales nucléaires, ces zones sous haute-surveillance dont on ignore tout, sauf la dangerosité.
On reconnaîtra à la réalisatrice Rebecca Zlotowski le mérite d'avoir remédié à cette lacune, en situant son Grand Central précisément là où le cinéma ne s'aventure pas, aux abords mais surtout à l'intérieur de ces cheminées dont la seule vue fait frissonner. En cela, le film méritait de figurer dans la sélection «Un certain Regard» au dernier Festival de Cannes.
Indubitablement, la réalisatrice française de 33 ans a trouvé un cadre en or pour son deuxième long métrage: en s'inspirant du roman La Centrale, d'Élisabeth Filhol, elle filme le monde marginal de ces travailleurs saisonniers, ouvriers sans qualification et sous-payés pour assurer la maintenance des réacteurs, hébergés dans des campings et qui partent, le jour, «en mission» au casse-pipe, tout en consignant leurs doses de radioactivité absorbée dans la journée. Un calcul malencontreux pourrait leur valoir leur emploi.
Dans ce monde sous haute tension atomique, tout est calculé, minuté, minutieux: l'exposition du corps à la nocivité, l'ampleur de la décontamination, la responsabilité de chacun dans les tâches à effectuer...
Le sujet méconnu de ces mineurs de l'atome aurait amplement suffi au scénario du film. Mais Rebecca Zlotowski y ajoute une histoire d'amour, celle passionnelle et interdite de Gary Manda (ténébreux Tahar Rahim) et Karole (sublime Léa Seydoux), déjà fiancée à Toni. L'analogie narrative avec les atomes crochus, évidente comme une centrale au milieu d'un champ de blé, était certainement trop belle pour y résister. Et pour le spectateur à qui elle aurait échappé, le scénario efface toute ambiguïté à l'occasion d'une première rencontre entre les deux futurs amants/collègues: «La peur, l'inquiétude, les yeux brouillés, la tête qui tourne, les jambes qui tremblent. C'est ça, la dose», répond Karole à Gary qui se demande bien à quoi ressemble une surdose de radioactivité. Un baiser de sa somptueuse collègue à l'appui.
Bien écrit, bien réalisé et surtout bien interprété, Grand Central manque paradoxalement d'énergie et finit par lasser devant cette caméra qui semble effleurer personnages et thématique. On attend que Rebecca Zlotowski se saisisse de son sujet et l'empoigne, mais rien ne vient. L'histoire d'amour n'a pas d'issue (de secours), l'immersion au coeur de l'industrie nucléaire dévoile de belles séquences quasi-cosmiques en combinaisons blanches, mais sombre inéluctablement dans l'abstraction abrupte et hermétique. Le film n'est pas nul, il s'annule. Se perd à force de planer sans jamais se poser. Faute de mystère, les scènes répétées deviennent franchement répétitives. Et les lenteurs se muent en longueurs.
Seule la survie dans le camping, faite de misère et de pauvreté, de combines et de chaleur humaine, filmée comme un western, donne véritablement coeur et corps à cette petite communauté condamnée des bas-fonds du nucléaire. Un film qui manque terriblement d'incandescence.
Grand Central. De Rebecca Zlotowski. Avec Léa Seydoux, Tahar Rahim, Denis Ménochet, Olivier Gourmet.
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Projections :
Cinéma 9 (salle 4), demain, 17 h
Cinéma Aylmer, 17 mars, 17 h
Landmark Orléans, 19 mars, 21 h