Espoirs d'Algérie

L'Algérie, au milieu des années 1950. Les bourrasques du sirocco, ce vent violent venu du désert, s'immiscent dans les moindres recoins de la ville. Fekkir, un jeune orphelin va-nu-pieds, court sans cesse du marchand de légumes au Café Maure proposer ses services comme assistant. Pour un sou ou deux, plus souvent un repas, il nettoie les légumes, apporte le thé, repeint une façade. À hauteur d'adolescent, il prête une oreille discrète aux discussions qui animent les clients du café: il est souvent question de sport, une façon dissimulée d'exprimer ses opinions, puisque tout débat politique y est interdit.
Entre Hamou le fumeur de kif, philosophe allumé, Harrag le syndicaliste et Aâfif le cafetier benêt, la discorde ne trouve jamais de répit. Les deux premiers se défient en joutes verbales, tandis que le troisième, propriétaire des lieux et garant d'une certaine ligne de conduite, s'évertue à les faire taire. D'autres citoyens ont croupi en prison pour bien moins.
En parlant de tout, sauf de politique, de scènes quotidiennes autour d'un café, de matches truqués entre les juniors «roomis» (colons) et leurs adversaires algériens, de la grande solidarité qui règne parmi les plus démunis du quartier, feu Mazouz OuldAbderrahmane dresse un portrait éloquent de l'Algérie d'avant la Guerre d'Indépendance.
Cet ancien membre fondateur du Théâtre national algérien, disparu en novembre dernier, soigne amoureusement les personnages de son unique roman. Non sans humour, il en fait les vecteurs d'une mémoire d'avant-guerre, une mémoire construite autour de disparités criantes, d'humiliations quotidiennes et de fortes solidarités entre les gens du même quartier. La scène du mariage, haute en couleurs et en saveurs, vers laquelle tout le quartier finit par converger, en est un bel exemple.
Au lieu d'appréhender le conflit de face, l'auteur a choisi de l'inscrire dans la trame d'une époque charnière où prévaut surtout l'ignorance de l'autre. La relation entre le jeune garçon et sa voisine française, sur la plage, personnalise très affectivement cette ouverture possible à l'autre culture.
À travers le destin de Fekkir, de ses amis et de ses amours, Mazouz OuldAbderrahmane semble avoir voulu donner non seulement une intelligibilité, mais une cohérence incarnée à ce conflit historique, ambition plutôt réussie malgré une fin bien trop précipitée.
Mcucchi@ledroit.com
Le Café Maure, Mazouz OuldAbderrahmane, Éditions Triptyque, 180 pages
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