Vu par plus de trois millions de spectateurs, War Horse court à bride abattue depuis deux ans en Amérique du Nord. Ce Broadway venu tout droit de Grande-Bretagne suit le destin d'un cheval «enrôlé» durant la Première Guerre mondiale.

En selle avec War Horse

Les circonstances s'y prêtent et même l'y invitent: 2014 va être l'une de ces années de commémoration qui sont la grande spécialité du théâtre politique canadien, voire du théâtre tout court. La pièce War Horse, à voir au Centre national des arts (CNA) du 21 au 26 janvier, coïncide avec le centenaire de la Première Guerre mondiale où elle campe précisément son histoire, mais il ne faudrait surtout pas chercher un lien commémoratif particulier soutient David Hurwitz, l'un des 32 acteurs de la production.
«C'est par pure coïncidence que le spectacle tourne toujours en 2014. Il a été créé en 2007 et personne ne se doutait, à ce moment-là, du succès à venir et encore moins de la longévité des représentations.»
Vu par plus de trois millions de spectateurs, raflant cinq prix Tony dans la foulée, War Horse court à bride abattue depuis deux ans en Amérique du Nord. Ce Broadway venu tout droit de Grande-Bretagne suit le destin d'un cheval «enrôlé» durant la Première Guerre mondiale. Au passage, il a réussi à transformer le spectacle équestre en art de la manipulation à grande ampleur avec ses chevaux fabriqués en taille réelle. Une gageure, à n'en pas douter.
Défier la technique
Sur scène, l'imposante mécanique originellement mise en scène par Marianne Elliott ne manquera pas de désarçonner.
D'impressionnantes marionnettes créées par la Handspring Puppet Company d'Afrique du Sud personnifient des chevaux qui respirent, galopent et chargent. Leurs structures sont suffisamment solides pour être montées par des acteurs et nécessitent trois marionnettistes - à l'encolure, au coeur et à la croupe - pour évoluer sur le plateau.
Des montures en chair et en os remplacées par des squelettes de chevaux en bambou dont on y verrait - paraît-il - que du feu.
«L'effet est absolument saisissant», garantit David Hurwitz, qui interprète Billy Narracott, le cousin belliqueux du jeune Albert.
L'histoire de War Horse, portée au grand écran par Steven Spielberg, s'inspire du roman à succès de Michael Murpugo publié en 1982. Elle raconte le récit de ce garçon encore mineur, Albert, qui voit son cheval vendu à un jeune capitaine de la cavalerie alors que la Grande-Bretagne entre en guerre contre l'Allemagne. Peu de temps après, le nouveau propriétaire de Joey meurt sur le champ de bataille, laissant le cheval aux mains de l'ennemi. En 1917, ayant atteint l'âge de s'enrôler, Albert se lance dans une périlleuse mission avec l'espoir de retrouver son cheval sur le front; ce drame au long court, qui galope sur 2h40, avec entracte, s'inspire d'histoires vécues par les unités de cavalerie alliées au cours de la Grande Guerre.
«Les chevaux employés sur les champs de bataille partaient en enfer, rappelle David Hurwitz. Le spectacle nous montre à quel point ces animaux nous étaient chers, et quel lien particulier unit l'homme à sa monture.»
À mi-chemin entre le théâtre et le musical, la pièce constitue non seulement un récit de guerre qui porte sur le courage, la loyauté et l'amitié, mais illustre aussi le rôle essentiel et du destin souvent tragique que ces chevaux vivaient au cours de la Première Guerre mondiale.
La manipulation du cheval? Son dada...
Il officie à l'encolure. Une tête qui s'ébroue, une oreille qui se dresse, c'est lui. James Duncan fait partie des trois marionnettistes requis pour insuffler du mouvement au duo de chevaux de la distribution.
«J'essaie de disparaître, de me faire oublier», résume-t-il. Une citation assez rare chez un acteur. Depuis qu'il a rejoint la distribution de War Horse, dans la version jouée à Toronto, l'an dernier, la psychologie chevaline n'a plus de secret pour lui.
«Leur fonctionnement est binaire: ils aiment quelque chose, ou pas. Pareil pour la confiance.»
Tout l'art du manipulateur consiste à transposer les réactions de l'animal en actions. Son livre de chevet? How To Think Like A Horse, avoue-t-il comme une folie douce.
Afin de reproduire le plus fidèlement possible la chorégraphie équestre du spectacle, James Duncan a poussé l'étude du mouvement jusqu'à New York, lui qui n'avait pas touché à un cheval depuis l'âge de 12 ans. «J'ai visité des manèges équestres, notamment ceux de la police montée canadienne et des policiers new-yorkais pour observer le comportement des animaux, la façon dont ils bougent la tête quand ils sont au repos, alertes ou apeurés.»
Sur scène, le marionnettiste n'hésite pas non plus à émettre des sons, râles et grognements propres à l'animal pour que la force plastique du cheval n'occulte jamais sa tension intérieure. «Tout est question de respiration, illustre-t-il. Réussir à jouer à l'unisson avec les deux autres marionnettistes pour que la manipulation fasse illusion.»