Emprunter pour se faire soigner

On sait tous que c'est compliqué de se faire soigner en Outaouais. Mais quand c'est rendu que t'empruntes 8000$ à tes proches pour te faire rafistoler une épaule dans une clinique privée de Montréal, c'est pathétique.
Pourtant, Jean De Grâce n'a pas hésité longtemps. Après 18 mois sur le carreau en raison d'un accident de travail, ce col bleu de la Ville de Gatineau en a eu assez des listes d'attente. Il a décidé de se faire soigner au privé. Et il ne le regrette pas une seconde. «C'était ça ou mettre ma vie sur pause pendant des années», raconte l'homme de 50 ans.
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L'accident, tout bête, est survenu en juillet 2012 alors qu'il soulevait cinq gallons d'eau. Il a ressenti une vive douleur à l'épaule gauche. «Je n'étais même plus capable de fermer la porte du truck», se rappelle-t-il. L'examen révélera une déchirure partielle du tendon, une dislocation et une bursite. Incapable de travailler, il se retrouve sur la Commission de la santé et de la sécurité du travail (CSST). Trop amoché, il doit aussi faire une croix sur la moto et la musculation, ses loisirs favoris.
À ce moment-là, Jean De Grâce ne s'imagine pas que sa vie vient de changer du tout au tout. Après tout, il n'a pas le cancer ou une maladie de coeur. Une simple déchirure à l'épaule! Il s'imagine pouvoir reprendre son travail et ses activités de loisir assez vite. Mais c'était sans compter sur la pénurie de personnel de santé en Outaouais, notamment en orthopédie.
Jean De Grâce doit subir des traitements. Mais à son grand désespoir, il ne trouve rien en Outaouais. Pour commencer, il doit voyager jusqu'à Laval et débourser de sa poche pour recevoir des injections destinées à soulager sa bursite. Il souffre aussi d'une capsulite. Cette fois, il doit voir rapidement un orthopédiste, mission impossible en Outaouais où les listes d'attente s'étirent sur un à deux ans.
Sur le conseil de son médecin de famille, il se rendra à deux reprises consulter un orthopédiste à Thetford Mines, à plus de 400 km de Gatineau. Dix heures et demie de route pour obtenir une simple prescription. Sur place, il se rend compte qu'il n'est pas le seul dans sa situation. Au motel où il loge, il rencontre une dame et son fils, également de Gatineau, qui ont fait le voyage pour les mêmes raisons que lui.
De retour à Gatineau, il n'est pas au bout de ses peines. Il lui faudra patienter encore quatre mois et demi sur une liste d'attente avant de subir l'opération qui dure à peine... une quinzaine de minutes. Une opération qui s'avère un échec. Il devra retourner à Thetford Mines pour aller chercher un autre bout de papier et subir une seconde opération pour débloquer l'épaule. «C'est une vraie farce», laisse-t-il tomber en secouant la tête.
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Il faut bien comprendre que les traitements qu'il a reçus à ce moment-là n'ont fait que soulager son épaule. Au moins, M. De Grâce a pu recommencer à travailler en juin 2013, un an après son accident. Mais ses capacités sont limitées. Passer la vadrouille, par exemple, lui arrache une grimace de douleur.
C'est sur le conseil d'un copain - en fait, le gars qui a peinturé sa Harley - qu'il envisage pour la première fois de consulter au privé. On lui donne le nom d'un spécialiste à Montréal. Il se rend subir un premier examen en décembre dernier.
L'orthopédiste du privé constate que les soins accordés jusqu'ici à M. De Grâce ont été «conservateurs». Pour sa part, il suggère une chirurgie pour «normaliser» l'épaule. Il évalue à 50 % les chances de réussite et d'un retour au travail comme avant.
Dans le rapport de l'orthopédiste, on peut aussi lire cette phrase qui vient narguer le système public de santé: «Comme nous pratiquons en milieu privé, nous pouvons effectuer la chirurgie en quelques semaines.»
L'opération a eu lieu le 9 janvier dernier, un mois après l'examen. «Je ne regrette rien, même si je n'avais pas vraiment l'argent pour me faire opérer, dit M. De Grâce. Mais je n'étais pas pour rester comme ça... J'aurais payé 20000$ pour me faire réparer l'épaule, pour retrouver ma qualité de vie.»
Ces jours-ci, M. De Grâce va souvent bichonner sa Harley dans son garage. Il sent que sa longue période d'inactivité tire à sa fin. Il se demande d'ailleurs pourquoi la CSST ne l'a pas envoyé se faire soigner au privé dès le début. «Je serais revenu au travail bien plus vite et elle n'aurait pas eu à me verser toutes ces indemnisations», remarque-t-il.
Pourquoi? Parce que pour ça, il faudrait que nos dirigeants, que la machine administrative, admettent que notre système de santé fonctionne déjà à deux vitesses. Mais ça, il ne faut pas trop y compter.