La romancière Dominique Demers raconte dans son roman pourquoi le vieux Thomas, d'abord vu dans un conte publié en 2000, est en colère contre le monde entier.

Dominique Demers dans le souffle de la baleine

Après avoir «vécu dans la préhistoire pendant deux ans» de sa vie, avec Maïna, voilà que Dominique Demers plonge dans le souffle de la Belle Bleue de Thomas, pour son plus récent roman, Pour que tienne la terre.
Il s'est écoulé 17 ans entre la publication de ces deux titres de la prolifique auteure. Et voilà que cette Maïna qui l'a justement «préparée pour écrire» Pour que tienne la terre se retrouve en même temps au grand écran, dans l'adaptation du réalisateur Michel Poulette.
«Ce sont aussi les tous premier et dernier romans sur lesquels j'ai travaillés avec mon père, historien et géographe de formation qui m'aidait dans mes recherches et est décédé le 25 décembre...» soutient-elle le regard rêveur.
Il y a une autre filiation, entre les deux oeuvres : la réflexion sur la différence, la peur de l'autre, l'intégrité des valeurs, mais aussi ces pans d'histoires méconnues que sont les contacts entre Premiers Peuples avant l'arrivée des Blancs et la chasse à la baleine dans le fleuve Saint-Laurent, au siècle dernier.
Dominique Demers reconnaît que Pour que tienne la terre s'avère la somme de tout ce qu'elle sait et de tout ce qu'elle a écrit jusqu'à présent. À preuve, ce «fou aux baleines», écologiste avant l'heure, qui veille à Tadoussac et «s'est appelé Thomas sans que je comprenne tout de suite pourquoi».
Il y a 15 ans, pourtant, un certain Vieux Thomas portant une même rage contre tous face à l'horizon bleuté de la mer, faisait la rencontre déterminante d'une petite fée, dans son conte pour enfants Vieux Thomas et la petite fée.
«J'étais en train d'écrire une scène de Pour que tienne la terre quand je me suis dit : "Pauvre vieux Thomas, fâché contre le monde entier..." C'est pratiquement mot pour mot une phrase de mon conte. J'ai alors compris que, si je ne connaissais pas alors la raison de sa rage, j'allais enfin l'apprendre », confie-t-elle.
Comme un marsouin dansant autour du bateau du vieil homme, un autre personnage est remonté à la surface: Gabrielle, qui n'est pas tant une petite fée, qu'«une ancienne petite lutine qui cherche à reconquérir son droit au bonheur». Une petite lutine qui revient donc à Tadoussac, en cet été de 1950, pour tenter de faire la paix avec son passé de fille-mère - une réalité déchirante partagée avec la première héroïne de Dominique Demers, Marie-Tempête.
La souffrance et la folie
«C'est vrai que là aussi, il y a des liens à tisser entre ces deux adolescentes aux prises avec une grossesse dans un petit village, Marie-Tempête dans les années 1980, Gabrielle, elle, 50 ans plus tôt.»
Par le biais du fils de Gabrielle, Philippe, dont les colères deviennent de plus en plus violentes, elle aborde cependant un tout autre thème: celui de la souffrance psychologique et de la folie. «Il n'existe pas, je crois, de plus grande souffrance que d'avoir mal à ses enfants. Je l'aurais bercée souvent, Gabrielle, tant j'étais bouleversée par ce qu'elle vivait, endurait...»
Cette facette trouble et troublante du petit Philippe lui a permis d'entendre la troisième voix de son histoire : celle, «toute neuve!», d'Harold Beattie, le médecin psychiatre. «Il me donnait un certain recul sur ces deux écorchés vifs, ces deux grandes solitudes que sont Thomas et Gabrielle.»
C'est sans oublier les baleines (franches, à bosse, bleues), porteuses de la terre et au coeur du roman, que Dominique Demers a elle aussi patiemment attendues. «La première fois que j'ai senti le souffle d'une Bleue, c'est exactement ce que vit Gabrielle dans le roman. Il y a quelque chose de spirituel dans une telle expérience. Quelque chose qui fait du bien.»