Des nouvelles de Bibi

J'aime bien rencontrer les lecteurs et lectrices du Droit. On m'arrête parfois dans la rue pour me saluer et je traduis toujours ce geste amical comme une tape dans le dos.
Comme cet homme d'un certain âge qui m'a reconnu à l'épicerie l'autre jour.
«Bonjour M. Gratton, me lance-t-il en souriant et me tendant la main.
- Bonjour Monsieur.
- Je voulais vous saluer et vous dire merci.
- Eh bien... C'est gentil de votre part. Merci à vous.
- Je viens de Sudbury et vos chroniques m'aident parfois à découvrir de nouveaux endroits dans la région. Et il faut que je vous dise que ma femme adore vos chroniques dans lesquelles vous parlez de Manon. Oh! Qu'elle aime Manon. Ma femme dit qu'elle a le tour de vous remettre à votre place! (Rires.) Alors je tenais à vous remercier.
- Le plaisir est le mien, Monsieur. Continuez de nous lire. Et dites à Madame qu'elle a entièrement raison en ce qui concerne Manon!
- Je vais lui dire ça!»
Ces petits moments de vie me remontent toujours le moral. Pas que j'aie toujours le moral dans les talons. Mais en hiver, comme vous le savez peut-être, mon humeur n'est pas exactement la même que celle que j'affiche pendant la saison de golf, mettons.
Lundi dernier, j'emprunte l'ascenseur dans l'édifice où se trouve le cabinet de mon médecin. Une dame d'une trentaine d'années, je devine, s'y trouve déjà.
Les portes se referment, elle se tourne vers moi et me demande:
«Êtes-vous Denis Gratton?
- Oui. Bonjour Madame.
- Bonjour. J'aime bien vos chroniques dans LeDroit.
- Merci beaucoup.
- Comment va Bibi?
- Pardon!?
- Comment va Bibi?
- Ma chatte?
- Oui.
- Heu... Elle va bien, merci.
- J'aime bien quand vous parlez de Bibi.»
Puis les portes de l'ascenseur se sont ouvertes, et elle a quitté sans ne rien dire de plus.
J'étais décontenancé. Cette étrangère venait de prendre des nouvelles de... ma chatte.
Elle ne voulait pas commenter la dernière grande entrevue du samedi. Elle ne voulait pas discuter d'un sujet que j'ai traité dans une récente chronique. Elle ne voulait pas échanger sur l'avenir des médias écrits ou celui de Michel Therrien.
Non. Rien de ça. Elle, ce qui l'inquiétait, c'était le bien-être de Bibi.
Et pourtant, je vous parle si rarement de ma vieille chatte de 12 ans. J'ai effectué une recherche rapide dans nos archives électroniques pour constater que, l'an dernier, j'ai mentionné Bibi dans une chronique à deux occasions. Deux fois en 12 mois. Et ces chroniques ne portaient pas sur ma chatte. Je ne faisais que la mentionner au passage.
J'en conclus que cette dame dans l'ascenseur est une amoureuse des chats.
Et pour répondre honnêtement à votre question, Madame de l'ascenseur, et pour tout vous dire, Bibi ne va pas trop bien ces jours-ci. Elle n'est plus la même depuis l'été dernier, c'est-à-dire depuis que Manon a oublié au chalet le disque compact favori de Bibi.
Voyez-vous, Bibi a son endroit préféré dans la maison. Soit la chaise berçante dans le coin de la cuisine. Cette chaise est son spot. Si vous la cherchez, c'est là que vous la trouverez.
Et Bibi est amoureuse de la musique classique. Dans la cuisine, une musique classique doit toujours jouer en sourdine. Tout le temps. Et si vous avez le malheur et le culot d'éteindre la radio ou, pire, de changer pour un poste de musique rock, country ou autre, la chatte miaulera de colère jusqu'à ce que mort s'ensuive.
Mais dès que vous resyntonisez le poste de musique classique, elle se tait, elle baisse les oreilles et se recouche en petite boule dans sa chaise berçante en ronronnant. C'est surréaliste, direz-vous. Et j'en conviens.
Or, Bibi a un disque favori depuis un an ou deux. Soit celui de la trame sonore du film Out of Africa (Souvenirs d'Afrique). Vous faites tourner ce disque et la chatte est aux p'tits oiseaux. On peut presque la voir valser dans ses rêves. Disons que Tchaïkovski, Mozart et les autres ont été délaissés depuis qu'elle a découvert ce disque.
Mais Manon a oublié la musique de Souvenirs d'Afrique au chalet. Et Bibi boude depuis.
La musique classique la calme un peu. Mais elle bougonne tout de même dès qu'elle entend les premières notes et qu'elle se rend compte qu'il ne s'agit pas de sa musique préférée, celle du film avec Meryl Streep et Robert Redford.
Vous allez dire que je fabule et que j'ai inventé tout ce que je viens de vous raconter. Mais je vous jure que c'est la pure vérité.
J'ai une chatte de 12 ans amoureuse de musique classique, mais surtout de la musique du film Out of Africa.
Je la soupçonne d'avoir déjà été une lionne dans l'une de ses neuf vies.