L'adjudent Carl Gravel a retrouvé sa femme Geneviève et son fils Kyle hier à Ottawa.

Des ballons et des larmes

C'est une scène qui a beau remonter à l'Antiquité, elle est toujours aussi poignante. Je parle du soldat qui revient de la guerre et qui étreint sa femme et ses enfants.
Il y a eu des discours officiels hier pour saluer le retour au pays du dernier contingent de soldats canadiens en Afghanistan. On a parlé d'héroïsme, de sacrifice, d'honneur... Et sans doute que toutes ces choses-là sont vraies. La mission, qui aura duré 12 ans, a coûté la vie à 158 militaires.
Mais dans le grand hangar de l'aéroport d'Ottawa où les familles des soldats attendaient avec impatience l'avion ramenant les leurs au pays, ces discours pompeux passaient au second plan. Tout ce qui comptait, c'était de pouvoir à nouveau serrer le mari, le fiancé, le père de famille après ces longs mois d'absence et d'inquiétude.
Pendant qu'au milieu du hangar des militaires répétaient leurs exercices, baïonnettes au canon, les familles des militaires attendaient patiemment dans un coin. Plusieurs avaient préparé des banderoles avec l'inscription Welcome Dad, tandis que des enfants tenaient des ballons colorés dans leurs mains.
Je me suis approché d'un groupe qui parlait français. Les Bérubé de Gatineau attendaient le retour de Dany. Voilà déjà neuf longs mois qu'ils ne l'ont pas vu. Policier militaire, il est chargé des gardes rapprochées. À Kaboul, en plein là où une bombe a détruit un restaurant et tué deux hommes d'affaires de la région il y a quelques semaines. «Dany était dans le camp à moins de 800 mètres de l'endroit où la bombe a sauté. Il a entendu la déflagration», raconte son père Robert Bérubé qui ne trouve pas toujours de tout repos d'être le papa d'un militaire.
Dans ses bras, Robert Bérubé porte le plus jeune des trois enfants de son fils. Le petit dernier connaît à peine son père avec qui il a surtout échangé sur Skype depuis sa naissance. Au point où l'ordinateur de la maison est devenu synonyme de «papa» pour lui...
«Ça fait juste deux semaines qu'il m'appelle papi, raconte son grand-père. Il m'a toujours appelé papa depuis que Dany est parti. Et j'ai beau lui répéter de m'appeler papi, il insiste. Mais depuis deux semaines, c'est papi, comme s'il pressentait que son père serait bientôt de retour.»
Des trois enfants de Dany, c'est celui du milieu qui a trouvé ça le plus dur. Il était dans les pattes de sa mère, avec un gilet de Batman et un ballon à la main. Un ballon avec un tank Sherman imprimé dessus. À 4 ans, il est assez vieux pour réaliser que son père est parti. «Il s'ennuie de jouer aux Ninja Turtle avec lui», raconte sa mère Ahleah Towns, en caressant les cheveux du fiston.
À ses côtés, la grande soeur observe le cirque médiatique d'un oeil intéressé. Quand un journaliste lui demande ce qu'elle compte faire en voyant son père, elle rétorque: «Je vais lui faire une grosse caresse et lui trouver un nouvel emploi pour qu'il ne reparte plus jamais.»
Puis on a entendu un vrombissement résonner dans le hangar. Une grande porte s'est ouverte et on a vu les soldats, toujours dans leur uniforme du désert, descendre un à un de l'appareil militaire, leur équipement sur le dos. Les traits tirés après 11 heures de vol en provenance de Chypre, où ils ont décompressé avant de revenir au pays.
Quand les premiers militaires ont pénétré dans le hangar, il y a eu un tonnerre d'applaudissements. Puis des cris de joie. Des caresses. Et des larmes, évidemment. Beaucoup de larmes. Au point où j'en avais la gorge nouée.
J'ai cherché des yeux le ballon avec un tank Sherman. Il flottait au milieu de la foule. Je me suis faufilé, Dany était là, avec son fils de 4 ans dans les bras. Les journalistes l'assaillaient de questions. On lui demandait s'il trouvait que la mission en Afghanistan était un succès, s'il était fier de faire partie du dernier contingent... Comme les autres militaires, il a répondu que l'Afghanistan se portait mieux grâce aux Canadiens.
Puis il a regardé son petit dernier, s'est étonné de le voir si changé. Il a tendu les bras vers lui, mais le bambin a eu un mouvement de recul, préférant rester dans les bras de son grand-père. «Va falloir que je le gagne, celui-là», a-t-il dit avec un sourire.
Il a empoigné l'autre fils. Et la famille s'en est allée, bras dessus, bras dessous, le ballon avec le tank Sherman flottant au-dessus d'eux.